Vaudou
Publié le 10/01/2008 à 12:00 par familysecret
"Cher bon Dieu. Chères étoiles, chers arbres, cher ciel, chers gens. Cher Tout. Cher bon Dieu" Alice Walker
Très vite, La Sainte-Famille rend visite à Mme T. D’abord Le Père, puis Corinne, Jenny, Raphaëlle et enfin La Mère. Une consultation puis un nettoyage. Toujours le même rituel. A nous 6, nous avons dépensé plus de 30 000 F pour nous défaire des cruautés de Tita.
Le 26 septembre 1992, Mme T. se déplace et nettoie la maison. Elle passe de pièces en pièces en psalmodiant je ne sais quoi. Le Père la suit comme un petit garçon soumis, un verre d’eau dans une main et des fleurs dans l’autre. Elle nous rappelle ce jour où Tita aussi s’était déplacée pour placer des esprits en les fixant avec du sirop d’orgeat. « C’est des diables qu’elle était venue mettre chez vous».
Quelques jours plus tard, je retrouve mes diplômes disparus depuis des années coincés derrière un des tiroirs de mon bureau. Je crois devenir folle.
Le 26 octobre 1992, le téléphone retentit. La Mère décroche. Les paroles qu’elle prononce nous font nous agglutiner derrière la porte afin d’essayer de deviner de quoi il s’agit. Le Père rentre de sa promenade matinale au moment où elle raccroche.
- X a téléphoné
- Quoi ?
- Tita qui est morte !
- Non ?
- Elle était à l’hôpital et brusquement quelque chose l’a pris, elle est morte.
- J’ouvre une bouteille de champagne !
- Non !
Nous avons toutes crié en chœur. Aucune de nous n’a la force de se réjouir. Ni même l’envie. J’ai la chair de poule et curieusement, une tristesse m’envahit en pensant à ses 6 enfants. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je pense à ses orphelins et à leur malchance d’avoir eu pour mère cette créature du Diable.
La Sainte Famille est euphorique. Rien ne peut plus nous arriver. Nous croyons en l’avenir.
Le mois d’octobre touche à sa fin. Je suis assise dans l’amphi, concentrée sur mes notes de cours. J’ai repris mes études. Un beau garçon assis devant moi se retourne, m’aperçoit et me demande l’heure. Après la pause il va chercher ses affaires, remonte quelques marches et je sais qu’il va venir s’asseoir à côté de moi. Je sais ce qu’il veut mais moi je n’en ai pas envie.
Peu importe, pour la première fois depuis des lustres, je suis une femme face au désir d’un homme.
Publié le 30/12/2007 à 12:00 par familysecret
9 septembre 1992. Le Père m’a accompagnée. Dans la salle d’attente, au moment de se rendre dans la chapelle, je lui ai demandé de rentrer avec moi. Noëlle qui a subi sa séance de nettoyage quelques jours avant, m’a assuré qu’il est inutile de se déshabiller. A 25 ans, j’ai en effet décidé de ne plus jamais me mettre nue devant Le Père.
Mes souvenirs sont flous quant au déroulement de la séance…
Je suis au milieu d’un cercle ( ?) ou de quelque chose d’autre. Il y’a peu de temps, Jenny me disait que pour les séances de nettoyage, nous sommes invités à « monter sur une planche ». Je n’ai aucun souvenir de cette planche. Je me souviens en revanche de la grosse Croix en bois avec le Christ crucifié que je tenais fermement dans mes mains. Grâce aux bons conseils de Noëlle, j’avais retrouvé la prière « Je crois en Dieu, le Père tout puissant et en Jésus-Christ son fils unique… » et je l’avais apprise par cœur. A la demande de Mme T. qui effectue ses rituels, je récite d’autres prières, « Notre Père », « Je vous salue Marie », « Je renonce à Satan…». Mme T. elle aussi psalmodie des prières dont certaines que je ne connais pas, avec une force impressionnante. Elle semble mener une lutte, avec qui ?. En même temps, je lutte moi aussi mais contre une partie de ma pensée qui me dit que je suis en train de perdre mon temps, que Mme T. est en train de faire un cirque uniquement pour me voler mon argent. J’écarte ses pensées de mon esprit dès qu’elles me viennent.
Et soudain cela arrive. Dans mon ventre. Un déclic, comme un rot. Un mouvement imperceptible, discret, quelque chose qui bouge dans mon ventre. Je n’y prête pas attention mais Mme T. qui est pliée en deux devant moi et qui exécute je ne sais quoi face à mes pieds relève la tête. « Là, vous l’avez senti partir ? » C’est plus une affirmation qu’une question et je hoche la tête. Ce mouvement dans mon ventre, c’était donc la créature qui sortait de moi ?
« Les Saints que je vais placer sur vous, vous allez les prier. » La séance touche à sa fin. Je suis assise à la table de consultation et j’écris les noms énumérés par Mme T. : Saint Michel, Saint Christophe, Notre Dame de Lourdes, Saint Joseph, …6 au total dont deux que je dois prier particulièrement. Suit une liste de psaumes et de rituels à effectuer. Je repars avec un bidon rempli d’une eau rougeâtre : je me baigne avec, je nettoie la maison avec. J’ai aussi un thé spécial à boire et peut être d’autres choses à faire. La seule chose qui les différencie des horreurs prescrites par les marabouts qui ont bercé ma jeunesse c’est qu’elles ont l’air propres, en tout cas pas répugnantes.
Pour 5700 F, les trois quart de mes économies étudiantes , je vais pouvoir vivre comme les milliards d’êtres humains qui peuplent cette planète. Pour la première fois de ma vie, je regarde l’avenir avec espoir.
Publié le 26/12/2007 à 12:00 par familysecret
« Sion disait L’Eternel m’a abandonnée,
Le Seigneur m’a oubliée !
Une femme oublie-t’elle son nourrisson ?
N’a-t-elle pas compassion du fils de ses entrailles ?
Quand elle l’oublierait,
Moi je ne t’oublierai pas.
Voici : je t’ai gravée sur mes mains…»
Jeudi 3 septembre 1992.
« Ouais, ben c’est pas cette petite dame qui va résoudre mes problèmes. » Je suis un peu déçue en la voyant. Mme T n’est pas bien grande et malgré sa silhouette rondelette elle paraît presque invisible. Elle parle d’une petite voix et a un joli sourire discret. Rien à voir avec les voyants et autres marabouts qui ont accompagné toute ma vie. Je soupire et me demande si un jour je vais m’en sortir.
Pavillon de banlieue avec un jardin. Le couloir de l’entrée sert de salle d’attente. Pour aller en consultation, il faut ressortir et se rendre dans une petite bâtisse dans le jardin. Noëlle s’y rend la première avec sa mère. Elles me laissent seules avec P. la fille de Noëlle. Je déploie des trésors d’imagination pour occuper cette petite fille de 2 ans qui à 14h00 n’a toujours pas déjeuné. Le temps me semble interminable. Elles finissent par revenir. J’entends leur voix avant de les voir.
- « Je t’avais dit ça ! »
- Ouais mais…
Elles rentrent très agitées. Noëlle me lance à la figure « Paul il est mauvais ! » Ah bon ? « Ouais, il a jeté la bougie ». Paul est le père de P. Toutes à leur excitation, elles arrivent à répondre à mes questions. Le principe est simple. Mme T. appelle St Michel et St Michel appelle notre ennemi avec lequel nous conversons. Mon cœur s’accélère. Je ne veux parler à personne, je veux juste être guérie. Je leur fais part de mon souhait de ne parler à personne. Elles répondent en chœur. Je dois y aller et parler, il n’y a pas d’autres choix. Je regarde Noëlle.
-Tu viens avec moi !
- Ah non, ça me fait trop peur
- J’y vais pas toute seule
Finalement, c’est la mère de Noëlle qui vient avec moi.
La petite bâtisse est en fait une chapelle. Au sol de l’entrée on peut y lire « La maison de Dieu ». L’endroit est clair et très propre. C’est tout le contraire de l’antre de Tita. Sur la table d’innombrables statuettes de Saints, des chapelets, des bougies, … Un écriteau écrit à la main. « Nous informons notre clientèle que la consultation passe à 350 F. Cette augmentation est due aux impôts» Aïe ! Je n’ai que 300 F ! Pas de problème la mère de Noëlle me dépanne. La séance commence. Comme Tita, Mme T. entre à l’intérieur d’elle-même. C’est tout de même moins spectaculaire qu’avec Tita. . « Bonjour, je suis St Michel » Je rattrape la mère de Noëlle qui a commencé à parler avant moi « Bonjour Saint-Michel ».
15 ans après, j’ai oublié la majorité de ce qui s’est dit durant la séance. Une chose est certaine, avant même que je lui explique de quoi je souffre, St Michel m’annonce qu’il doit me dire quelque chose qui risque de me faire peur. J’avale ma salive.
- Vous êtes enceinte pour le démon
- …
- Il va falloir une séance de nettoyage… (concentration extrême) Il y’a du monde chez vous,?
- Euh… oui, il doit y avoir ma mère, ma famille, euh…mes parents
- (Ton autoritaire) Quand je vous dit quelque chose, c’est à vous de savoir ce que je veux dire ! Je parle de gens invisibles !
- Ah ! Euh..ah d’accord
- (Concentration extrême) Vous avez perdu quelque chose ?
- Euh …(je cherche vite avant de me faire gronder à nouveau) …Ah oui ! Mes diplômes ( cela fait presque un an que je ne les retrouve pas)
- C’est quelqu’un que vous connaissez qui vous a fait ça
- Euh, une fille de ma classe ?
- …
- (A moi de trouver) Euh, une compatriote sans doute ?
- C’est quelqu’un dont vous étiez très proche
- Martine ?
- …
- (Très surprise) C’est Martine ?
- Appelez la
- Martine
- Trois fois, appelez la trois fois
- Martine, Martine, Martine
- (La tête de Mme T se tourne brusquement de droite à gauche) Qui m’appelle ?
Le reste de la conversation s’est perdu dans ma mémoire mais le principe est celui-ci : j’ai « dialogué » avec Martine que j’ai connu au collège et avec qui j’ai fait une partie de mes études supérieures. Elle m’a avoué toute l’aversion qu’elle avait pour moi. Je me souviens qu’à un moment elle m’a traité de « princesse » terme que j’ai trouvé étrange dans sa bouche. En bref, elle a fait disparaître mes diplômes pour m’empêcher de trouver du travail et elle m’a donné un « mari », c'est-à-dire le diable que j’ai sur moi, pour m’empêcher de faire ma vie.
Les recommandations de St Michel sont les suivantes : subir un « nettoyage » et aller prier à Notre-Dame des Victoires.
Je ressors de là épuisée. Nous nous retrouvons chez la mère de Noëlle et là nous nous lâchons. Nous parlons presque toutes en même temps. Je suis tellement remuée que j’en oublie que c’est le Père qui a fait ses arrangements avec Tita pour que les hommes s’éloignent de moi durant mes études. Pour moi, à ce moment là, la coupable c’est Martine. C’est elle la responsable de tous mes maux.
Une fois rentrée, la Sainte-Famille écoute mon récit pétrifiée. Le Père et Jenny sont les plus pressés de rencontrer Mme T. A bout de forces, je vais me reposer et m’endors en moins de deux. Nous sommes en plein jour mais je sens encore une fois les bras puissants et velus qui m’enserrent. Je me réveille à moitié et pour la première fois j’insulte la créature de bon cœur. Une fois encore je sens ces bras et ce corps puissants m’enserrer. Je réitère mon juron et m’endors complètement sans inquiétude. J’ai RDV le 9 septembre pour mon nettoyage.
Publié le 20/12/2007 à 12:00 par familysecret
« L'Éternel affermit les pas de l'homme,
Et il prend plaisir à sa voie;
S'il tombe, il n'est pas terrassé,
Car l'Éternel lui prend la main.
J'ai été jeune, j'ai vieilli;
Et je n'ai point vu le juste abandonné,
Ni sa postérité mendiant son pain. »
2 septembre 1992. La porte s’ouvre lentement. Une femme apparaît dans l’embrasure de la porte. Elle nous regarde d’un air méfiant.
- Oui ?
- On vient voir Mme X
- C’est pour quoi ?
- C’est Patricia qui nous envoie
Le visage de la femme se détend et elle nous ouvre la porte avec un grand sourire. Terrorisée, je n’ai pas dit un mot, me contentant de fixer la barbichette de cette femme au regard noir. L’appartement est propre et meublé simplement. Elle nous fait entrer dans une des pièces, simplement fermée par un rideau et de toute évidence emménagée pour des séances de consultation. Après des années d’expériences derrière moi, je commence à m’habituer. A son signe, nous nous asseyons derrière une table où se trouvent installés les objets habituels : cartes, bougies, etc. Elle disparaît puis revient avec une brosse de balai et s’empare d’une bassine qu’elle se met à frotter énergiquement. Noëlle et moi sommes toujours muettes. Elle se décide enfin à parler. « Là, je suis en train de tuer une dame. Elle est venue me voir il y’a un an pour me dire que son mari allait la quitter, de faire quelque chose pour elle parce qu’elle ne voulait pas que son mari la quitte. J’ai travaillé pour elle mais elle ne m’a jamais payé. Je lui ai demandé plusieurs fois mon argent mais elle ne me l’a pas donné. Et ben maintenant je m’occupe d’elle . Elle m’a appelé il y’a deux jours pour me dire qu’elle commençait à cracher du sang et qu’elle allait me payer. Je lui ai dit ’Madame, il est trop tard’ ». Contrairement à Tita, la dame parle en français mais je devine à son accent qu’elle est Haïtienne. J’avale péniblement ma salive tandis qu’elle repose calmement ses objets pour venir nous rejoindre. Elle s’installe face à nous et allume une bougie. « Nous allons prier ». Un « Notre Père » et un « Je vous salue Marie » les mains jointes. La séance peut commencer. « Qui commence ? » Aucune de nous n’est pressée. Après quelques tergiversations, c’est Noëlle qui se lance. Mes souvenirs quant à sa consultation sont très vagues. A-t-elle parlé du père de sa fille ? Je ne me souviens plus. Je suis sûre néanmoins qu’elle lui a parlé de l’homme installé chez elle et qui vit à ses crochets. Vient mon tour. Je lui explique que mon père était à la recherche de quelqu’un pour se « défaire » des soucis qu’il avait, qu’il a finit par trouver une femme qui au final lui a fait encore plus de mal.
-C’est une Haïtienne ?
- Oui
- Son nom n’est pas Tita ?
- Euh, je sais pas… je la connais pas trop (on n’est jamais trop méfiant)
- C’est pas une chabine ?
-Si !
- 4 personnes m’ont déjà raconté la même histoire sur elle
Elle regarde sa bougie d’où elle puise ses pouvoirs et me fait tirer les cartes. «Ouh ! » Accroché au mur une tête de mort de couleur blanche que l’on devine derrière un petit voile blanc se manifeste. « Tais-toi !» La tête se tait aussitôt. Sans que je n’ai rien ajouté elle me dit ce que je sais déjà. Un démon est en moi qui fait fuir tout les hommes devant moi. Je ne peux qu’acquiescer, elle a vu juste. Elle s’interrompt de temps en temps pour faire taire la tête de mort. Après Total : 400 F la consultation pour chacune. Pour Noëlle et sa fille, un désenvoûtement qu’elle arrondit à 6000 F pour les deux (C’est parce que c’est Noëlle et qu’elle a bien vu que c’était quelqu’un de bien.) 6000F pour moi également. Gloups ! Mes petites économies amassées pendant mes études vont en prendre un sacré coup ! Nous partons la tête basse, écrasée par toutes ses révélations. Nous allons la rappeler pour prendre RDV pour un prochain désenvoûtement.
De retour à la maison, je ne peux pas retenir ma langue. Je raconte tout à La Mère qui bien entendu va tout raconter au Père. Ce dernier vient me demander quelques renseignements comme cela, au passage. Qui est cette femme ? Où habite t’elle ? Il ne dit pas un mot, rien ne transparaît sur son visage. La Mère revient vers moi 2 minutes plus tard. Cette femme n’est pas bonne, elle est aussi mauvaise que Tita. Le Père la connaît (j’aurais dû m’en douter) et elle risque de me faire autant de mal.
Sans hésiter, j’appelle Noëlle. Elle aussi a tout raconté à sa mère par téléphone. « Maman, nous emmène voir quelqu’un d’autre demain ». RDV est pris. Cette fois encore les parents n’en savent rien.
Le mois de septembre ne fait que commencer.
Publié le 15/11/2007 à 12:00 par familysecret
1992. Le temps s’écoule doucement. Je me suis habituée à chaque période menstruelle à sentir la créature prendre possession de moi. Je passe des nuits blanches mais cela fait désormais partie de mon quotidien. Il m’arrive parfois de pouvoir dormir tranquillement lorsque je mets ma Bible sous mon oreiller. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour l’instant. Quoiqu’il en soit, Je m’habitue peu à peu à ce que mes frères les Humains m’agressent et que les hommes en particulier me fuient comme la peste.
J’aurai 25 ans à la fin de l’année. Je vais au cinéma toute seule. Je ne vais plus danser. Autant allumer la radio dans la chambre et danser toute seule. Cela m’évite de passer du temps à me faire belle, à me taper un trajet pour aboutir au même résultat : isolement total. L’avantage en restant cloîtrée dans ma chambre c’est qu’au moins je ne me fais pas agresser. J’évite la foule devenue dangereuse pour moi. J’écoute et regarde les histoires d’amour des filles de mon âge. Elles ont toutes les raisons de se faire belles. Elles aiment à séduire et aussi à me narguer. Le rejet dont je fais l’objet de la part de la gent masculine n’est pas pour leur déplaire. Je souffre en silence. Je me souviens que j’étais déjà un bouc émissaire au collège. Pourquoi moi ? Pourquoi la vie s’acharne t’elle contre moi ? Je pense à toutes les filles que je rêvais d’être. Je ne me projette pas dans l’avenir, je n’en vois aucun. C’est comme ça. Enfin presque. Une seule chose, une seule lumière dans le cauchemar que je vis : la Bible, le Christ, sa parole… L’idée me vient un jour d’appeler Noëlle pour lui raconter mon calvaire. Il me semble que sa mère connaissait « quelqu’un de bien », un voyant qui avait fait quelque chose pour elle. Je mets cette idée dans un coin de ma tête puis passe à autre chose.
Au printemps 1992, Le Père part soudainement en Afrique. L’Histoire se répète. Nous ne posons pas de questions. Nous savons qu’il reviendra avec des mixtures immondes à avaler, des grigris à porter, etc., etc. La Mère me dit un jour dans les couloirs « Ton papa est parti en Afrique, c’est pour toi. Il a dit que tu auras 25 ans que tu auras besoin de faire ta vie. C’est pour toi qu’il est parti ». Le fait qu’elle sous-entende que Le Père se sacrifie pour ma personne me met dans une rage que j’arrive à peine à contenir. Je lui réponds quand même « C’est pas moi qui lui ait demandé de me faire ça !». Ce qui en clair signifie « Ce n’est pas moi qui lui ait demandé de faire fuir les hommes devant moi. Je ne lui ai jamais dit que j’étais prête à vivre des années comme une vieille fille pendant mes études en attendant d’avoir un bon mari. Je ne lui ai jamais demandé de me trouver un mari. Je ne lui ai jamais dit que je voulais un mari » La Mère comprend tout cela. Elle reste bouche bée comme à chaque fois que je mets des mots sur les choses tabous. Aujourd’hui encore, il n’est pas bon de rappeler que Le Père est à l’origine de ce que j’ai vécu.
Publié le 10/11/2007 à 12:00 par familysecret
Quelques souvenirs me reviennent en mémoire.
Nous allions régulièrement chez Tita, presque tous les samedis. Raphaëlle et moi étions crispées à la vue de la grille verte du portail. Depuis quelques temps, une femme se tenait debout à l’entrée, essayant de dissuader tous les visiteurs de pénétrer chez Tita. Dans un français mêlé de créole, elle racontait sans s’émouvoir comment elle était venue chercher de l’aide auprès de Tita, et comment celle-ci l’avait « empoisonnée ». « N’y allez pas, elle va vous faire du mal ». Nous passions sans lui répondre et sans même lui accorder un regard. Les Mystères nous avaient expliqué d’une voix triste tout le bien qu’ils avaient fait à cette femme. « Quand elle est arrivée, elle marchait comme une tortue. Nous l’avons guérie, et maintenant, voilà comment elle nous remercie ».
« Il faut téléphoner à la radio Média Tropical pour leur parler de cette femme, raconter aux gens comment elle est dangereuse… » La voix du Père retentit dans la cuisine. Je sais qu’il parle de Tita. Je ne comprends pas. Il est vrai que cela fait un moment qu’il ne se rend plus chez elle. Que s’est-il passé pour que tout à coup, il ne veuille plus la voir ?
24 ans. Je regarde la TV avec le Père. Un reportage sur des jeunes garçons qui ont fait le choix de devenir moine. Ils racontent leur quotidien au journaliste qui bien–entendu ne peut s’empêcher de faire allusion à leur sexualité. Les jeunes ne se démontent pas et répondent que le Christ leur suffit, qu’ils n’ont aucun regret, ni aucun problème par rapport à leur voeux de chasteté. Aussitôt, le Père réagit. « Ils ont 20 ans ! Ils n’ont jamais touché à une fille, après c’est comme ça qu’ils deviennent homosexuels ! ». Après un an passé avec un cadenas entre les jambes, des années à voir les garçons me fuir, je ne peux pas laisser passer ça ! « Et ben ? moi aussi, j’aurais pu devenir homosexuelle ! » Le Père me regarde ébahi et reste quelques secondes sans voix. Il se reprend très vite et me répond d’une voix qui se veut dégagée : « Et ben ? Chacun fait comme il peut ! » Si mes yeux étaient des revolvers, le Père serait mort à cet instant même. Il disparaît de ma vue comme par enchantement.
20 minutes plus tard le téléphone retentit. Ma mère a décroché et je l’entends balbutier quelque chose comme des excuses. Elle raccroche, le visage défait. Le Père que je n’avais pas vu quitter l’appartement, réapparaît un grand sourire aux lèvres et regarde La Mère comme quelqu’un qui vient de faire une grosse bêtise. La Mère, le visage fermé lui raconte. « Tita, vient d’appeler, elle est très en colère. Tu l’as appelée pour l’injurier. Elle m’a dit de te dire de faire attention, qu’elle va te « dérailler ». Jean-Robert, a dit que si tu insultes encore une fois sa femme, c’est à lui que tu auras à faire ! » Le Père répond quelque chose, histoire d’avoir le dernier mot, mais il n’en mène pas large.
Je reste perplexe. Le Père est donc descendue pour insulter Tita ? C’est ce que j’ai dit sur ma probable homosexualité qui l’a fait agir ainsi ? Pourquoi ? Cela doit faire environ 6 mois qu’il a téléphoné à Tita pour lui dire que j’arrêtais mes études et il a dû constater que ma vie n’a changé en rien. J’ai un sourire ironique en nous revoyant chez Tita, moi à moitié nue, le Père derrière moi, regardant les cartes que j’avais coupé en deux. « Il a le même niveau d’études que toi ». Où est-il ce garçon promis au Père que je devais épouser une fois mes études terminées ? Il y’ a crû pendant des années, le pauvre ! Je vis comme une vieille fille pendant toute la durée de mes études et après un « bon mari » vient frapper à ma porte. Sauf que depuis 6 mois, il a bien fallut qu’il se rende à l’évidence : il s’est fait rouler Le Père ! Et oui, Tita n’a nullement l’intention de retirer le sortilège qu’elle m’a jeté. Le Père avait donné son accord, sauf que pour lui cela ne durerait que quelques années. Une petite dizaine d’années sans voir un homme, c’est vite passé quand on fait des études et que de toutes façons un « bon mari» vous attend à la clef. C’était sans compter, sur les mauvaises intentions de Tita qui n’a jamais eu d’autres buts que de profiter de l’argent de ses clients venus chercher de l’aide auprès d’elle.
Il ne faut jamais pactiser avec le Diable.
Publié le 03/11/2007 à 12:00 par familysecret
Fin septembre. J’ai obtenu ma maîtrise. Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Assise sur le canapé, je regarde le journal TV. Le Père est assis près de moi. Tout à coup il m’interpelle.
« Pierrette, qu’est ce que tu fais pour tes études ? Tu arrêtes ou tu continues ? » Le visage décidé, je lui réponds d’une voix ferme et sans appel « J'arrête! ». J’ai compris depuis longtemps son marché avec les Mystères et je veux le lui signifier. Il me dit le plus naturellement du monde « Bon ben, je vais appeler Les Mystères. Ils m’ont dit que tu ne pouvais pas faire des études et vivre ta vie. Je vais leur dire que tu arrêtes. » Mon visage se ferme et la colère m’étouffe. Je lâche un « Je le savais » et quitte la pièce non sans avoir murmuré pour que La Mère l’entende « Heureusement que je n’ai pas décidé de faire des études de médecine! » Je m’enferme dans la salle de bain. Je devine que Le Père a demandé à La Mère ce que j’ai marmonné et qu’elle lui a répété. Visiblement, il ne comprend pas ma réaction. « Je ne l’ai pas empêchée de vivre sa vie, si elle veut se marier un jour… »
Ce qui me sidère c’est qu’il ait pu s’imaginer que je ne m’apercevrai de rien, que je ne me poserai pas de questions et que je ferai des années d’études dans l’abstinence la plus totale comme si c’était normal. Certes les garçons m’ont fui comme la peste et alors où est le problème? De toutes les façons c’était provisoire, juste le temps de faire des études. Pas une seconde, il ne lui est venu à l’idée que je puisse avoir envie d’attirer les garçons pour autre chose que pour le mariage. Que je puisse avoir envie d’être regardée comme une femme par la gent masculine, que je puisse avoir envie de susciter le désir, que je puisse moi-même en avoir, non cela ne lui a jamais traversé l’esprit. De ma part, cela est inconcevable. Je ne suis pas une femme. Je ne suis pas un être de désir. Je suis un robot programmé pour obéir, faire des études, et lorsque Les Parents dans leur grande bonté l’auront décidé, je trouverai un bon mari. Patience ! Je l’aurai ma vie sexuelle mais accomplie dans le devoir et pas avant un certain âge. « Tu vas au Parc de La Courneuve avec un livre, tu te changes les idées » m’avait-il dit. Un livre ! J’ai 22 ans, 23 ans, 24 ans, je pleure tous les jours parce que je suis une pestiférée et que tous les garçons me haïssent, me méprisent ou au mieux m’ignorent mais je n’ai qu’à prendre un livre et j’arrêterai d’y penser !
Je remonte et me dirige dans la cuisine. Les yeux fixés sur le carrelage, Le Père me dit « On m’avait dit que tu ne pouvais pas faire d’études et vivre ta vie ». Je soupire de rage.
- Je t’ai pas empêché de vivre ta vie, si tu veux te marier un jour !
- J’ai pas besoin d’un mari !
- Toi, si on t’avait dit de choisir, qu’est ce que tu aurais choisi ?
- J’aurais trouvé ça bizarre
- Tu aurais trouvé ça bizarre ?
Je préfère me casser. Je l’entends dire en créole derrière mon dos, « Il faut que je perde cette habitude : faire du bien aux gens, cela se retourne toujours contre moi ». »
Publié le 27/09/2007 à 12:00 par familysecret
Je prépare ma maîtrise. Mon esprit bouillonne entre mes lectures et mes travaux pratiques. Il bouillonne aussi car je n’en peux plus d’être un objet de rebut et d’être importuné certains soirs par cette « présence » velue. Je veux montrer aux Parents que « je sais », que je souffre, que je n’accepte pas et que je suis très en colère. A chaque occasion, je lance des petites phrases assassines. Un silence gêné s’ensuit. Ils savent que j’ai compris ce qu’ils m’ont fait mais ils restent impassibles. Je les connais suffisamment pour savoir ce qu’ils pensent. « Elle fait sa crise, laissons- la. C’est pour son bien qu’elle vit ça, de toutes les façons elle nous remerciera plus tard, quand elle aura son mari ». En effet, j’ai compris par les allusions de La Mère qui ne sait pas tenir sa langue et par les questions pernicieuses de Jenny qu’un mari m’est destiné. Il ne s’agit pas d’un mariage arrangé comme il se fait dans certaines cultures. Non, dans la Sainte-Famille les choses ne se passent pas ainsi. Au moment où j’ai été sommée de quitter Robin et après ma mésaventure avec Raymond, le Père m’avait emmenée chez Tita. Les rituels n’avaient pas consisté uniquement à faire fuir Robin et tous les « mauvais garçons » mais aussi à me faire rencontrer quelqu’un de bien. Qu’est ce qu’un garçon « bien » selon les critères des Parents :
- Plus âgé que moi mais pas trop.
- Hautement diplômé ou encore étudiant.
- Catholique, oui mais certaines nationalités sont proscrites (« On n’est pas racistes mais bon… »)
- Par dessus tout, ce garçon qui se sera présenté aux Parents de manière à être mon « copain » officiel (les Parents sont « modernes », ils trouvent normal de ne plus utiliser le terme de « fiancé ») attendra que nous ayons emménagé ensemble pour me déflorer.
Lors des rituels destinés à m’aider à rompre avec Robin, j’avais crû comprendre d’après les dires de Tita qui s’adressait au Père comme si je n’existais pas, que je me marierai. Personne n‘a pris soin de me demander mon avis bien entendu. Que je veuille rester avec Robin même s’il me traite mal, que je n’ai aucune envie de quitter la prison familiale pour aller m’enterrer avec un mari, que je n’ai pas envie de ne connaître qu’un seul homme dans ma vie, que j’ai moi aussi des désirs sexuels, que moi aussi je regarde les garçons, que j’ai envie de leur plaire, qu’il y’en a un justement- le prof de l’association d’informatique de la Fac- dont j’ai rêvé un soir parce que je le trouve super mignon et que j’aimerais bien qu’il m’invite à prendre un pot après les cours, tout cela la Sainte-Famille s’en fout. Le Maître a décidé. Qu’il ait tort (c’est impossible) ou raison (c’est évident) peu importe, c’est lui qui commande, c’est lui qui décide et qui décide de tout. Ma vie je ne la choisis pas et encore moins ma vie privée. Je ne décide de rien. Dans la mesure ou à 20 ans, je dois retirer ma culotte devant le Père, me mettre entièrement nue devant lui pour prendre des bains dégueulasses, bains de désenvoûtement, bains de chance, bains de merde, plus aucune limite n’existe. Mon corps est un objet entre ses mains et celles de ses marabouts escrocs. JE suis un objet. Je ne suis pas un être doté de raison qui peut dire « non », ou « stop ». Je ne fais aucun projet tout a été décidé pour moi, à ma place. Bien entendu, je dois dire merci et vanter les bontés du Père à qui veut l’entendre. Pas question de le critiquer ou de le remettre en question, c’est un être parfait.
La Mère revient un beau jour de chez Tita. Elle me regarde avec un immense sourire.
- Le Mystère m’a dit de te dire qu’un garçon t’a remarqué. (En créole) « Dis lui pour moi, qu’il est là et qu’il la regarde »
- J’ai pas besoin qu’on me cherche un mari !
Elle me regarde ébahie et presque déçue. Que se passe t’il ? Dès que je la vois, je lance des petites phrases sur ma vie de femme qui est déniée, sur ma vocation de « vieille fille » imposée, sur ma vie privée digne des jeunes filles du Couvent des Oiseaux. Cette nouvelle devrait me réjouir. Les Mystères ont fait en sorte qu’un garçon « bien » me remarque. De quoi je me plains encore ? Elle soupire. Sur mon ingratitude sans doute.
Nous sommes invités à une fête dont j’ai oublié l’objet. Je suis assise, la tête repliée, contemplant mes pieds. Où sont La Mère et mes sœurs ? Ma mémoire l’a occulté. Elles dansent sans doute avec leur cavalier. Je lève la tête en soupirant. Le Père est debout à quelques mètres de moi. Il me fixe, peut être depuis un bon moment. Au moment où je surprends son regard, il se déplace et m’invite à danser. Il sait pourquoi je suis la seule à ne pas avoir été invitée à danser. Il sait ce que je ressens malgré la promesse d’un futur mari. Sa réponse est de se proposer à la place de tous les cavaliers de mon âge que j’aimerais voir se bousculer devant moi. J’aurais du refuser mais je me lève et je danse avec lui.
Je suis assise en pleurs face à un Mystère et à Jean-Robert, le nouvel amant de Tita. Après le père de ses enfants (de tous ses enfants ?) et un certain Fevry, Jean-Robert est le 3ème « homme » de Tita depuis que nous la fréquentons. Pour quelqu’un habité par des Mystères qui nous font des sermons sur la virginité, elle mène la belle vie « la Tita » !
« J’en ai marre d’être laide! leur ai-je crié. « Quoi ? » rétorque Le Père s’adressant au Mystère du jour « Mais moi-même je suis tout content quand je la vois maquillée. » Rien ne me console. Le Mystère disparaît derrière le visage de Tita puis revient. C’est fou comme son visage est expressif quand elle est dans cet état. Dès qu’elle commence ses chants et ses rituels, nous savons à quel moment le Mystère est entré en elle, à quel moment c’est un autre Mystère qui vient remplacer le premier, à quel moment elle redevient enfin elle-même. –
- Personne n’est venu te parler dernièrement ?
- Non
- Il y’en a pas un qui est venu te draguer ?
-Non
- Un garçon n’est pas venu te draguer ?
- Non
Il y’a quelques jours, j’étais assise seule au parc, un livre à la main pour essayer d’oublier mes misères. Depuis que je suis « possédée », j’aime aller au parc. Je peux y pleurer seule et partir si quelqu’un me cherche querelle. Tout à coup, un garçon s’est approché de moi. (C’est la première fois depuis ce « rot » dans mon ventre.) il ma posé quelques questions mais j’ai refusé de lui répondre. Je crois qu’il lui manquait ses dents de devant et qu’il n’était pas coiffé. Je n’ai pas regardé le reste. Il ne me plaisait vraiment pas. Quand bien même, je n’en aurais pas parlé au Mystère. Je leur en veux trop de ce qu’ils m’ont fait.
A court d’argument, Le Mystère sort un paquet de cartes et me demande de le couper en deux. Je m’exécute. Il retourne une des deux moitiés et étale les cartes. Que des cœurs rouges. Il dit quelque chose en créole que je ne comprends pas. Le Père lui répond « Mais oui, je sais. Je ne sais pas lire les cartes mais ça je le comprends ». Moi aussi je comprends. Les cartes me disent que l’amour est à ma porte, que je vais rencontrer un garçon formidable. Effectivement, le Mystère reprend la parole et s’adresse maintenant à moi. Je ne comprends pas tout mais je n’ai que faire de ce qu’il me dit. « …Il a le même niveau d’études que toi…Il est bien… » Le Père émoussé me chuchote « Tu iras vivre avec quelqu’un». A la remarque que lui fait Le Mystère il ajoute « Non, non, mais je lui dis pour qu’elle ne s’inquiète pas ». « Je ne m’inquiète pas, j’ai pas besoin d’un mari ». J’ai chuchoté mais Le Père m’a entendu. Il a un regard discret et surpris. Le Mystère lui dit quelque chose, je crois comprendre qu’en gros si je ne suis pas contente, il arrête tout. « Non, non » dit Le Père précipitamment, « Non, non, on continue »
Une semaine a passé. Je regarde la TV, je suis absorbée par un reportage qui m’intéresse. Le Père m’observe depuis un moment. « Pierrette, quand tu vois que tu réfléchis comme ça - (Je suis surprise qu’il ait interprété mon regard comme une rumination mais je ne le détrompe pas) – tu vas au Parc de la Courneuve avec un livre ». Je détourne la tête aussi sec, sans lui répondre, sans lui lancer un regard . La Mère nous a toujours appris que le silence est le plus grand des mépris.
Publié le 20/08/2007 à 12:00 par familysecret
Dans mes efforts pour être moins laide, je suis allée voir une diététicienne, accompagnée par Raphaëlle. Pour 170F la séance, elle m’a donné tous les trucs pour que ma maigreur ne soit plus qu’un mauvais souvenir. Pour donner un coup de pouce à mon « régime », je me suis inscrite à des cours de natation en compagnie de Zora, une voisine de palier et pour l’heure ma seule amie, qui ignore mes véritables motivations. Je vois peu à peu mes épaules se développer, mon corps s’arrondir et je dis bientôt adieu à ma maigreur. Pourtant, une fois mon poids idéal atteint, je ne peux m’empêcher de me remplir avec de la nourriture. Je prends plaisir à manger tout ce dont je rêvais petite fille et qui nous était interdit mes sœurs et moi afin de ne pas nous « pourrir gâter ». Je dévore des viennoiseries, des gâteaux à la crème, des tartes aux fruits. Je me délecte de chocolat en tablettes, en barres, en crème. Je goûte à tout ce que je regardais en silence depuis des années. J’atteins bientôt les 73kgs. Cela ne m’inquiète pas outre mesure. Parallèlement à mes études, je travaille et avec « mon » argent, je brave des interdits. L’argent peut changer tellement de choses ! Manger ce n ‘est pas seulement pour moi un plaisir gustatif car je mange sans véritable faim. Je commets un pêché en étant aussi gloutonne mais je m’en tape parce que j’en ai besoin. Désolée pour Le Père mais mes livres d’étudiante ne sont pas toute ma vie. Mes études ne suffisent pas à la remplir justement. Lorsque Zora va retrouver ses copains ou son petit ami, je vais au cinéma toute seule, je vais m’asseoir seule au jardin du Luxembourg où je regarde les couples d’amoureux passer et s’embrasser. Je me débrouille pour rencontrer le moins de monde possible afin d’éviter de réveiller l’agressivité des gens. Le plus dur, c’est dans les transports en commun. Prendre le wagon le moins rempli et chercher le fauteuil où il n’y a personne. Tout le monde évite de s’asseoir près de moi, les seuls qui osent sont les esprits belliqueux. Comment l’enfer peut il être plus insupportable ?
Habillée en « robe de maison » je traîne mon ennui dans l’ appartement. Je ne me maquille plus, je ne pers plus de temps à prendre soin de ma mise, je « fais la gueule » à longueur de journée. Je n’ai aucune envie de m’amuser, de rire et de sortir. A quoi bon ? Tout ce que je vais gagner une fois dehors, c’est de me faire agresser. Après-midi de pluie. Je rentre dans la salle de séjour, je m’affale sur une chaise face à la chaîne stéréo et je me mets à pleurer. Je sais que Le Père est là, derrière mon dos et qu’il me regarde.
- Pierrette va dans la salle de bain et mets toi ça sur le visage (Il me tend une bouteille remplie d’une mixture marron, mi liquide mi crémeuse qui traîne dans un coin de l amaison)
- C’est pas ça qui va changer ma vie !
- Qu’est ce que t’en sais que c’est pas ça qui va changer ta vie ?
- C’est pas ça qui va changer quoi que ce soit à ma vie !
- Qu’est ce que t’en sais ?
- JE LE SAIS !
- Essaye ! Tu ne sais pas si ça va changer ta vie !
- Tu ne sais pas ce que je veux ! Tu ne sais pas pourquoi je pleure ! (Je sais qu’il sait)
- Tu pleures parce que tu es toute seule. A ton âge t’es encore…
Il n’ose même pas dire le mot, le chien ! Il n’ose même pas prononcer le mot « vierge ». J’ai 24 ans et il me croit toujours vierge ! Je descend dans la salle de bain me passer sa mixture immonde sur la figure et me promets de lui faire savoir que pour la couronne d’oranger, il s’y est pris trop tard.
Cela ne prend pas longtemps. A partir de ce moment, je lance des piques à La Mère dès que je la vois. « Pour la couronne d’oranger, c’est trop tard », « J’ai été plus rapide que vous ! », « Vous avez fait tout cela pour rien ! Dommage pour votre argent ». A aucun moment, je ne mentionne de quoi je parle. Inutile, elle sait très bien à quoi je fais allusion. Le jour où je lui apprends le plus naturellement du monde que je prends la pilule depuis des années et que ma virginité n’est plus qu’un lointain souvenir, elle me regarde sans répondre mais je sais que j’ai fait mouche. Jenny vient me voir un peu quelques jours après super excitée. « Tu as dit à La Mère que t’avais fait tac-tac, ça lui a fait… »Elle touche son cœur et se renverse en arrière pour me signifier le choc que La Mère a ressenti. « Elle m’a dit « Pierrette a grossi, est-ce que c’est pas la pilule qui fait ça ? ». Jenny me relate cela pour le seul plaisir de souligner que j’ai grossi mais je l’emmerde. Je suis ravie d’avoir choqué La Mère et ses principes d’un autre âge. Je continue mes allusions avec plus d’ardeur encore. Un jour où je quitte la salle de séjour après lui avoir lancé une de mes phrases assassines, je l’entends murmurer quelque chose au Père d’une voix plaintive. La voix du Père résonne fataliste « Mai oui, mais c’est pas de sa faute Margueritte Marie ! »
Bon sang, mais c’est bien sûr ! Si une fille bien dressée comme moi a « fauté », ce n’est que parce que je suis sous l’influence de forces invisibles. Il fallait y penser !
Publié le 23/07/2007 à 12:00 par familysecret
Avoir un diable en soi, ce n’est pas seulement voir les garçons prendre la fuite devant soi. Ce n’est pas seulement avoir l’impression d’être atteint d’une maladie ou d’avoir une odeur qui fait fuir les hommes. Non, ce n’est pas que cela. Une de mes grandes découvertes a été de découvrir que nous avons en nous quelque chose - un aura, une lumière, que sais-je encore ? – qui nous permet d’entrer en relation avec les autres. Il existe quelque chose en nous qui fait que naturellement, les autres êtres humains avec qui l’on vit se sentent en confiance, se sentent bien ou sont indifférents.
Explications.
Je pourrais reprendre une à une les agressions dont j’ai été la victime. Je me souviens parfaitement de chacune d’elles. Agressions verbales, bousculades volontaires pour me faire mal, insultes. Du jour au lendemain je deviens une paria. La Bête immonde. La créature à abattre. Je m’en aperçois petit à petit.
« C’est pas mon jour »
« Décidément cette semaine, je n’ai pas arrêté de me faire agresser ».
Raphaëlle est présente lors de trois agressions dont je suis la victime. Je lui fais part de mes impressions. Elle me fait part de son étonnement lors d’une de nos sorties, alors qu’en l’espace de trois heures j’ai subi le mépris de la grosse dame de la BNP d’Aubervilliers qui m’a presque envoyé le chéquier que je lui demandais à la figure, les propos désagréables de la vendeuse de La Redoute qui tout à coup hausse le ton lorsqu’elle me voit, et enfin ce gros con dans le métro qui cherche à tout prix à me frapper. Je lui raconte que c’est ainsi depuis quelques semaines voire peut-être plus. Je n’ai pas fait attention au début. Tous les hommes me fuient comme la peste et en plus je ne fais que me faire agresser. Je lui fais part de mes soupçons concernant Le Père. Selon moi, c’est lui qui a fait quelque chose avec Tita pour qu’aucun homme ne veuille de moi. Je pense que tous les deux se sont mis d’accord pour que je reprenne mes études après les avoir arrêtées et que pendant cette période je ne fréquenterai aucun garçon. Je les soupçonne d’avoir décidé que fréquenter un ou des garçons pendant mes études serait néfaste. Que tant que je n’aurais pas fini mes études je resterai une pestiférée. Le problème est qu’en m’empêchant de séduire, qu’en me refusant une vie de jeune femme normale, ils font de moi un être haïssable. Un être qui éveille l’agressivité et la haine des gens. Raphaëlle m’écoute poliment. Elle exprime quelques doutes mais ne dis rien. Je ne lui en veux pas. Comment pourrait-elle comprendre ce que je vis, ce que je ressens. Cette chose pleine de poils que je sens en moi à chaque période menstruelle et qui me fait l’amour, cet éloignement des hommes, ces agressions…
Qui me croira ? Qui me croit ?