Se faire du mal
Publié le 18/06/2007 à 12:00 par familysecret
Je crois bien que ce fut un coup de foudre. Robin m’avait appelé pour une soirée. Je ne sais pas ce qui m’avait pris, j’avais demandé à Corinne de venir. Fidèle à lui-même, Robin était arrivé en retard à notre rendez-vous. Son regard quand il avait aperçu Corinne ! Et cette douleur qui m’avait tordu le cœur au même moment ! Le séducteur en lui n’avait pas pu résister. Nous avions froid Corinne et moi dans nos petites robes de soirée, et c’est vers ma sœur qu’il s’était tourné pour lui proposer sa veste tel un gentilhomme. Robin, Robin qui me demandait d’ouvrir mon porte-monnaie à chacune de nos sorties car d’après lui il avait des soucis d’argent. Robin qui me posait des lapins, ne m’appelait que pour accomplir son acte sur moi comme on le fait avec une p…Robin jouant les gentlemen ! Maladroitement, je lui avais pris le bras pour qu’il se rende compte que moi aussi j’avais froid. C’était inutile, je le savais bien. A nouveau je me sentais laide. J’avais passé du temps sur ma toilette, à me faire belle. Tout à coup, je me rendais compte que cela ne servait à rien. J’étais blessée, mon cœur saignait mais il ne le voyait même pas.
Nous sommes en bas de ma Cité. Que Robin m’appelle deux jours après notre soirée, cela m’étonne. Normalement, il n’aurait pas du me contacter avant plusieurs semaines, voire des mois. Peu importe, il m’a appelé, il est là dans mes bras, je suis heureuse. Toute à mon bonheur, je lui demande « T’es déjà tombé amoureux ? », « Je ne veux pas perdre mon temps à mettre une fille dans ma tête, moi la seule chose qui m’intéresse c’est mon avenir ». Vlan ! Dans la figure ! La première phrase qui me vient à l’esprit c’est « Hé ben, comme ça au moins c’est clair ! ». Je ne dis rien. J’avale ma salive, j’ai une grosse boule dans la gorge. Comme je sais le faire depuis mon enfance, je ravale mes larmes. Faire semblant. Toujours. Cacher ses sentiments. Je papote. En souriant je lui montre la fenêtre de ma chambre.
- C’est là que je dors (c’est là que je pense à toi le soir)
- C’est la chambre de Corinne?
- …Euh…c’est la mienne, c’est là que je dors
- C’est la chambre de Corinne?
- …
- Qu’est ce que Corinne t’a dit sur moi ?
- (Je m’énerve brusquement) Mais pourquoi, tu me parles toujours de Corinne ?
- Qu’est ce qu’elle t’a dit sur moi ?
- Rien
- Elle t’a dit quelque chose !
- Non
- Si. Elle t’a dit quelque chose !
- Elle m’a juste dit que t’étais sympa
Ses yeux s’illuminent comme devant une promesse de bonheur. C’est la première fois que je vois cela dans son visage, autant de lumière dans ses yeux. Je veux rentrer. Sa présence me devient tout à coup insupportable. Il accepte de mettre fin à l’entretien. Il n’a plus rien à me dire. Il me promet de me rappeler bientôt. Je sais qu’il ne le fera pas.
Il m’appelle 3 jours après. Je suis extrêmement surprise, presque heureuse.
- Bonjour, ça va ?
- Oui, ça va (Tu parles, tu m’as appelée mon chéri, je suis heureuse)
- Euh…, dis moi, passe-moi Corinne, je voudrais lui demander quelque chose
- Euh…Corinne ? Euh…
Je les laisse tous les deux au téléphone. Elle parle à mot couvert, minaude. Depuis qu’elle est toute petite, Corinne sait qu’elle est très belle et connaît l’effet qu’elle fait sur les hommes. Son plus grand plaisir est de séduire les copains des autres filles et particulièrement ceux de ses sœurs. Je sais qu’à côté d’elle, je ne peux pas rivaliser. Je sais qu’elle n’aura aucune pitié pour moi. Sa beauté, c’est son arme fatale. Je vais dans notre chambre. En ressort. Me rend dans les toilettes. Je n’ai pas le temps de refermer la porte, qu’il faut que j’aille boire un peu d’eau dans la cuisine. Sans le faire exprès, je passe devant Corinne qui m’appelle un grand sourire aux lèvres.
- Tiens y’a Robin qui veut te parler
Elle s’envole le cœur léger. Robin n’a rien à me dire. Par courtoisie, il prend congé de moi. Salut !
Une semaine, je me rends à son RDV. Un de ses copains nous y rejoint. Toujours sans gêne, Robin lui demande de nous inviter au Mac Donald, car lui n’a pas d’argent sur lui. « Ne t’inquiète pas, je n’ai pas très faim, je prendrai juste deux cheeseburgers et un Coca, et puis peut-être après un Sunday. Et toi, chérie tu prendras quoi ?» Un peu avant d’arriver au Mac Do, le copain lui murmure quelque chose. Robin éclate de rire « Ah, elle est tellement mignonne, wouah ! » Je sais tout de suite de qui il parle. Je ne dis rien et reste coite jusqu’au bout. Qu’est ce que je peux faire d’autre ? De toutes les façons, si je partais sur le champ, aucun des deux ne s’en apercevrait. C’est toujours très utile d’écouter les autres parler. Ainsi j’apprends que Robin se rend tous les jours au Mac Donald où travaille Corinne. Il ne lui parle pas mais la regarde travailler. Il la voit tous les jours, il se déplace rien que pour la regarder…
Mon père et moi sommes chez Tita. Le Père m’y a emmenée car je ne rencontre « que des gars qui sont des vauriens ». Il va tout arranger pour que je rencontre quelqu’un de bien. Je ne lui ai bien entendu rien demandé et surtout pas de s’occuper de ma vie privée, mais apparemment la décision émane des Mystères. Me voilà donc en train d’écrire le nom de Robin sur un morceau de savon de Marseille, d’accomplir des rituels pour le faire partir. J’ai ordre d’aller le voir le lendemain pour lui dire que tout est fini. Je suis désespérée. Le Mystère s’en aperçoit et me fait la morale.
- « C’est pour ton bien, de toutes façons, tu ne peux pas sortir avec un garçon qui va manquer de respect à ta sœur… »
(Mon cœur se serre. A quoi fait-il allusion ? Mes soupçons concernant son coup de foudre pour Corinne seraient-il fondés ?)
- « Tu vas rencontrer quelqu’un d’autre. Il aura le même niveau d’études que toi.
(Je m’en fous !)
Je rentre à la maison effondrée. On m’a forcé a quitté un garçon que j’aimais. Certes, il me faisait du mal mais je l’aimais. C’était à moi de décider quand et si je voulais le quitter. Je m’en fous de leur mec qu’ils sont en train de me chercher, je me fous de ses études. Je ne veux pas d’autres mecs que Robin. J’ai 22 ans, ma vie privée me regarde. Mais ce n’est pas moi qui décide. Le Père a décidé de ma vie, je dois m’exécuter.
Nous rentrons. Le Père raconte la séance à La Mère. Je l’entends rajouter : « Et puis il aurait commencé à faire de la sorcellerie aux autres pour coucher avec elles… » Robin a juste aperçu Jenny et Raphaëlle une ou deux fois. Ils n’ont échangé que quelques paroles polies. Il aurait fait de la sorcellerie à Corinne ? Je n’en crois pas un mot. Je ne sais pas encore mettre des mots sur la pathologie du Père. Je ne sais pas encore qu’il est malade. Je sais qu’il se trompe et que jamais Robin n’aurait utilisé la sorcellerie pour séduire Corinne.
Je la vois quelques semaines après. Corinne vit avec son ami depuis peu. Nous nous voyons de temps en temps. « Maman m’a dit que Les Mystères t’avaient fait quitter Robin, mais que t’étais pas trop contente de ça » Ainsi donc ma douleur se voit ? Je n’ai rien dit depuis que je suis revenue de chez Tita. Mon visage est fermé et je m’enferme dans mes rêves comme lorsque j’étais petite. Je recommence à secouer ma jambe droite et à me balancer d’avant en arrière sur ma chaise. Plus que jamais je hais mes parents.
La descente aux enfers a commencé. J’ai déjà commencé à souffrir. J’ignore encore ce que je vais subir.
Publié le 15/06/2007 à 12:00 par familysecret
Je vais me venger. D’abord des Parents, de leurs méthodes de dressage et de leur cadenas. Ensuite de Robin. Il me délaisse, me prend pour sa pute, et ben il va voir. Le premier qui passe, le premier qui me demande, ce sera avec lui.
Ce sera Joseph, hélas. Rencontré au hasard au Forum des Halles. Il était assis sur une poubelle. Je l’ai vu détourner son visage pour me regarder. Puis il s’est levé, et m’a suivi. J’ai eu comme l’impression qu’il parlait tout seul. Il m’aborde et bientôt nous nous revoyons.Gros patapouf, aux dents cassées. Habillé comme un plouc. Idiot et inculte de surcroît. Les conversations avec lui sont difficiles. Toutes mes tentatives pour lancer un sujet de conversation sont ponctuées par les mêmes réponses « C’est mystique. C’est célesse » Célesse est le mot employé pour dire « céleste ». Même les sujets les plus basiques donnent droit aux mêmes réponses.
- …J’étais contente quand j’ai eu 18 ans, parce que je n’attendais qu’une chose : pouvoir aller voter
- Les acteurs c’est célesse
- ?????
- Au fait toi qui fais des études, j’ai vu un reportage sur les baleines
- Excuse moi, mais quel est le rapport entre mes études et les baleines ?
- C’est mystique, c’est célesse
- ????
Nous allons à l’hôtel et je crois tenir ma vengeance. La vérité est que Joseph n’est certainement jamais sorti avec une fille. Je m’en suis rendue compte dès la première fois où il m’a embrassé. Il était maladroit et j’ai détesté. Le problème est qu’il s’accroche à moi. Il me dit qu’il m’aime, qu’il veut m’épouser. Il me reproche de prendre la pilule car je « tue ses enfants » Il me parle de sorcellerie, me dit que s’il me veut, il lui suffit de lire certains livres. Plusieurs fois je l’ai surpris marchant derrière moi à réciter des choses en murmurant. Cela m’énerve et à chaque fois que je lui demande ce qu’il marmonne il répond inlassablement « Je t’aime ». Au bout de 3 mois d’une relation qui me dégoûte plus qu’elle ne satisfait mes désirs de vengeance, je décide de tout stopper.
- Ne me quitte pas !
- Excuse moi, je peux pas, t’es trop bête, je peux pas te présenter à mes amies, tu ne fais que répéter « C’est mystique, c’est célesse ».D’abord on dit céleste, ça veut rien dire en plus et puis ça me saoule.
- Ne me quitte pas !
- C’est décidé. De toutes façons, j’ai toujours été claire, c’est Robin que j’aime.
- Ne me quitte pas ! Ne me rend pas superstitieux !
- Grrrr !!!
2 jours après s’être fait plaquer, Joseph m’attend près de ma Cité. La rencontre tourne à la bagarre et pour finir, il m’administre une gifle magistrale qui m’envoie valdinguer sur le bitume.
Le sadisme de La Mère est à son comble. Je la sens toute excitée à l’idée qu’un homme ait pu me frapper. Il semble que ce soit Le Père qui ait été giflé. De rage, il prend aussitôt son téléphone et appelle Tita pour un RDV d’urgence. Le lendemain, La Mère m’annonce la nouvelle sous les yeux effarés de Raphaëlle: le sexe de Joseph va rétrécir. Il va se retrouver avec un sexe de garçonnet. D’après les dires des Mystères, il m’a ensorcelé. Il possédait avec lui, une bouteille dont il devait répandre le contenu sur ma tête afin de me « charmer ».
En attendant que son sexe ne rétrécisse, Joseph me harcèle. Dès que je sors, il est là à rôder autour de la maison, à la station de métro, à Beaubourg où je travaille mes cours… Le Père m’a donné une petite bouteille d’alcali que je dois lui jeter au visage. Je vais donc à l'Université avec cette bouteille dans mon sac, me retournant à chaque pas pour voir si le monstre est derrière moi. Un jour qu’il me suit, et me répète que nous allons tout recommencer à zéro, j’arrive à sortir la bouteille de mon sac. Il se méfie et retient ma ain. J’arrive à ouvrir la bouteille mais il a le temps de détourner son visage au moment où je lui balance l’alcali. « Dieu me protège, rien ne peut m’arriver. C’est parce que je prie beaucoup » me dira t’il un peu plus tard, non sans ironie.
Un an après, La Mère m’apprendra la mort de Joseph. Je sais qu’il est enterré en Martinique. 19 ans après je ne suis pas encore allée sur sa tombe. Souvent je m’imagine dansant au-dessus de son cercueil. Parfois je m’imagine ma raclant la gorge et envoyer un gros crachat sur sa tombe.
La vengeance est un plat qui se mange froid.
Publié le 11/06/2007 à 12:00 par familysecret
Au plus fort de la tourmente, Le Père nous avait promis que lorsque nous aurions notre bac, nous aurions le droit de sortir. « Vous savez ce que c’est que des unités de valeur ? A l’université, vous avez des cours qui commencent à n’importe quelle heure, vous n’aurez pas besoin de vous levez tôt… » et La Mère de rajouter « Ton papa a dit qu’Il vous demande de passer le bac, après vous pourrez aller dans des boums,… » J’ai essayé une fois de lui expliquer que ce que j’ai envie de faire à 14 ans, je n’aurais certainement pas envie de le faire à 20 ans, rien à faire. J’ai donc laissé tomber, de toutes les façons, je n’ai pas le choix.
Ca y’est j’ai mon bac. En octobre, pour la première fois de ma vie, je sors et pour bien marquer le coup je vais en boite de nuit. Après des années au couvent, je tiens vraiment à marquer le coup. Je n’y vais pas seule bien sûr, j’y vais avec Jenny et Raphaëlle. Trois de nos amies nous accompagnent. Le fait que Jenny et Raphaëlle soient mineures et n’aient pas le bac, n’ont posé aucun problème, pathologie familiale oblige…Ce soir là, je rencontre Raymond , Guyanais, 1m87, beau muscle mais d’une laideur épouvantable. Il m’invite à danser, nous échangeons quelques mots et à la fin de la soirée nous échangeons nos numéros de téléphone. Il ne me plaît pas du tout, mais c’est la première fois q’un garçon me regarde comme un garçon regarde une fille. Raphaëlle aussi s’est fait un nouvel ami. A 19 ans, j’ai enfin mon premier baiser ! Après tant d’années d’attente ! Je revois Raymond régulièrement à chacune de ses permissions et nous échangeons une longue correspondance. A chaque fois, qu’il téléphone, La Mère se montre aussi désagréable qu’il est possible d’imaginer. Je sais que je n’irai pas plus loin avec Raymond car j’ai trop peur que les « voyants » ne le répètent au Père. Pourtant avec ma carte de sécu et ma mutuelle, je prends RDV chez la gynéco et me fait prescrire la pilule. Un jour, je l’oublie sur mon bureau. (Acte manqué ?) La Mère qui continue à entrer dans nos chambres pour vérifier si notre armoire et nos tiroirs sont bien rangés, tombe dessus. Elle va voir Corinne. »
- Corinne, Pierrette prend la pilule ?
- Non, non c’est en cours de biologie qu’ils lui ont donné ça, ils apprennent la reproduction
- Ah bon, parce que Les Mystères ne seront pas d’accord avec ça
Nous en rirons longtemps.
Au bout de trois mois, Raymond ne répond plus à mes messages. J’abandonne. J’ai joué à celle qui ne comprenait pas ses sous-entendus concernant une relation plus poussée. Comment lui dire que des Mystères répèteront tout à mes parents et que ces derniers n’imaginent pas que je puisse avoir une vie sexuelle à mon âge, et encore moins avant le mariage ? Raymond me répétait qu’il m’aimait et qu’il me trouvait belle, que j’étais grande, mince et qu’avec le physique que j’avais je devais avoir tous les garçons à mes pieds. Comment pouvais-je croire à de telles sornettes, moi qui étais persuadée d’être l’être le plus immonde de la terre ? Comment pouvais je comprendre que ses yeux n’étaient pas les miens, ni ceux de mes parents, ni ceux des collégiens et lycéens que j’avais côtoyé ?
Robin. Ah, Robin! Je vais avoir 20 ans. Rencontre au carnaval Antillais. Il en a 22. Maigre, et les deux incisives de devant manquantes. La peau grasse et les cheveux très secs. Je suis bluffée par son audace. Il m’invite à danser et m’embrasse le plus simplement du monde dès la 2ème danse. Je sais aussitôt qu’avec lui je n’aurai pas peur que Les Mystères sachent que j’ai perdu ma virginité. Contrairement à Raymond, Robin ne m’appelle guère. Une fois de temps en temps. J’en souffre mais je suis tellement heureuse quand tout à coup j’entends sa voix au téléphone que j’en oublie les semaines voire les mois où il m’a laissé sans nouvelles, les lapins qu’il m’a posé, les RDV où il arrive parfois avec 4 heures de retard en sachant que de toutes façons je pourrais l’attendre toute ma vie. Il est inculte et parle un français « banane » qui me fait parfois avoir des crises de fou rire. Ce que j’aime chez lui, c’est son incapacité à se mettre en colère, son humeur toujours égale, ses amis si nombreux, filles ou garçons qui apprécient son humour. Je l’ai présenté à quelques unes de mes amies qui l’ont trouvé très sympa. Il vit à 100 à l’heure, il est exactement à l’opposé de moi. Je me persuade que je l’aime parce que j’ai envie d’aimer. Je voudrais tellement que lui m’aime…et je sais bien que ce n’est pas le cas. Comment d’ailleurs, quelqu’un pourrait-il m’aimer? Après des mois sans nouvelle de lui, il m’invite à une soirée. Nous y allons en camion. Ma première relation sexuelle a lieu dans ce véhicule. Ca n’a rien de romantique. C’est froid, brutal, égoïste, très douloureux. Je déteste. Lui paraît content. C’est fait. On rentre. Je ne le vois pas pendant des semaines. Entre temps, je continue à aller en boite et j’en profite pour embrasser tous les garçons qui me le demandent et qui ne me déplaisent pas. Embrasser seulement car je me réserve pour Robin. J’embrasse pour rattraper les années que j’ai passé au « couvent », mas aussi parce qu’au fond de moi, j’ai envie de me venger de Robin et du mal qu’il me fait.
J’apprendrai plus tard que le désir de vengeance peut faire plus mal que tout.