Le Père idéal
Publié le 23/11/2008 à 12:00 par familysecret
"Je confesse à Dieu tout-puissant,
Je reconnais devant mes frères que j’ai péché
En pensée, en parole, par action et par omission ;
Oui, j’ai vraiment péché.
C’est pourquoi je supplie la Vierge Marie, les anges et tous les saints,
Et vous aussi, mes frères, de prier pour moi le Seigneur notre Dieu."
C’est en invitant une amie d’enfance à déjeuner que j’ai appris que Le Père était en France. La Mère étant partie en Martinique depuis deux mois, la question que tout le monde me pose est « Et ton père est avec elle ? » La première fois que l’on m’a posé cette question, je me suis aperçue que je ne me l’étais pas posée. Que Le Père soit en France ou ailleurs, que m’importe ? Le père de mon amie a croisé Le Père et ce dernier se serait plaint du départ de La Mère. « Elle part pour s’occuper de sa mère (= ma grand-mère) alors que ses sœurs (= mes tantes) sont là et pourraient s’en occuper »
La vérité est que La Mère a depuis plusieurs années le projet de faire construire un petit appartement sur la part du terrain familial dont elle a hérité. Son rêve est que nous ses filles nous ayons un endroit où séjourner lorsque nous partons en Martinique au lieu d’être hébergées dans la famille. Régulièrement, elle se rend en Martinique pour suivre l’avancée des travaux. Contrairement aux fantasmes du Père qui a dépensé tous ses deniers chez les marabouts, La Mère a mis en action ce qu’elle a projeté…dans le plus grand secret. Le Père en effet n’est absolument pas au courant de ce qu’elle fait. Dès qu’elle a recommencé à travailler en 1986, La Mère a économisé pièces par pièces sur son maigre salaire pour atteindre son objectif. Sans dire un mot à celui qu’elle a épousé pour le meilleur et pour le pire. Cela fait donc 22 ans qu’elle lui ment…
Huitième Commandement
La vérité est que Le Père est trop orgueilleux pour avouer qu’il souffre que ses filles ne l’appellent pas. Sa grande crainte est de se retrouver seul dans son appartement d’avoir un quelconque problème et d’agoniser à petit feu avant de mourir seul. « S’il m’arrive quelque chose… » aime t-il à répéter. N’ayant jamais été proches de lui, de son fait par ailleurs, il ne nous est pas naturel de lui téléphoner. Le silence qui prévaut sur notre passé, nos relations, n’a fait qu’accroître notre rancune.
Je ne m’inquiète pas pour lui et je sais que cela étonne mon entourage. Personne ne m’a jamais fait aucune remarque ni posé aucune question mais j’imagine que cela doit paraître bien curieux lorsque ses parents représentent quelque chose pour soi. La Mère va-t-elle rentrer à noël pour passer les fêtes avec lui ? Va t-il la rejoindre dans un réflexe de survie ? Raphaëlle et Jenny qui ont encore le sens du devoir vont-elles l’appeler et l’inviter afin qu’il ne soit pas seul ? Dieu seul le sait. Moi, ce n’est plus mon problème.
Je téléphone encore à La Mère par devoir. Je ne me sens aucune obligation pour Le Père.
Quatrième Commandement.
AMEN
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Publié le 04/06/2008 à 12:00 par familysecret
Trop de lumière ou pas assez, impossible de prendre en photo la couverture de ce livre que j’ai adoré. Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, Life is so good, écrit à 4 mains par George Dawson et Richard Glaubman et paru en France en 2002, raconte la vie de George Dawson (1898-2001), petit fils d’esclave qui a réalisé son rêve alors qu’il était âgé de 98 ans : apprendre à lire.
Ségrégation raciale, famille, travail pénible, voyage, espoir, optimisme, lynchage, Ku Klux Klan, l’histoire de l’Amérique défile sous nos yeux à travers le récit à la première personne de cet homme humble.
Drôle d’impression tout de même. Ce n’est pas par notre couleur commune que je me suis sentie proche de cet homme. Certes la violence du racisme m’a remué les tripes. Cependant, ce qui m’a le plus frappée c’est l’attitude de soumission instinctive et obligatoire que tout individu noir se devait d’avoir face à un homme blanc. Depuis l’époque de l’esclavage, les Noirs savaient qu’il y’avait une manière de parler, de placer sa voix, de s’effacer, de se plier, de s’écraser, j’en passe et des meilleures, devant les Blancs. C’est cette attitude là, cette soumission que j’ai reconnue. Cette manière de baisser les yeux et la voix, de s’écraser, de ne plus exister, de n’être rien. Cette relation de Maître à esclave, c’est celle de mes sœurs et moi-même avec Le Père. C’est ce qu’Il nous a transmis, notre cher père. D’où le tient-il lui-même ? C’est son problème, nous ne transmettrons pas l’héritage.
Publié le 19/05/2008 à 12:00 par familysecret
Depuis combien de temps est-il seul dans cette grande maison, chez lui, là où nous n’avions rien à nous, là où il nous promettait de nous prendre par la peau du cul pour nous foutre dehors à grands coups de pieds ? La Mère a dû partir en Martinique fin février début mars. Cela fait donc plus de deux mois et elle ne reviendra pas avant fin mai. Il est donc seul. Depuis des années, il a fait le vide autour de lui avec sa paranoïa aigue. Plus de contact depuis 32 ans avec le seul membre de sa fratrie vivant en France. Il y’a peu, il avait renoué avec ses petits enfants issus de la branche de la « Femme des Antilles » mais ils ont été vite chassés, coupables du même crime : pratique de sorcellerie. Pour couronner le tout, son seul ami, le vieux Corse, le voisin de palier est retourné depuis longtemps sur son île natale.
La Mère doit l’appeler de temps en temps en bonne épouse soumise. Corinne ne l’appelle pas, inutile d’évoquer le sujet avec elle. Jenny accomplit-elle son devoir depuis leur dispute ? Raphaëlle me disait il y’a quelques temps qu’elle l’avait appelé 2 fois pour donner des nouvelles de ses filles mais à chaque fois, la conversation avait tourné court, de son fait, trop pressé de retourner devant sa télé. « De toutes façons qu’est ce que tu avais à lui dire ? Qu’est ce que tu veux dire à un type comme ça ? », « « Ouais, voilà c’est ça « Ca va ? Ca va ! Voilà c’est tout, après il va voir sa télé, il parle même pas à ses petites filles. Toutes façons, j’ai rien à lui dire ».
La même situation avait eu lieu il y’a deux ans à la même époque. J’avais appelé La Mère en Martinique pour lui annoncer qu’elle serait bientôt grand-mère mais je n’arrivais pas à appeler son mari resté en France. Au détour d’une conversation, Jenny m’avait rapporté les propos du Père « Pierrette ne m’appelle pas. Je suis tout seul dans la maison, si je tombe, s’il m’arrive quelque chose… » J’avais cédé, j’avais appelé. Lorsque je lui avais annoncé qu’il serait grand-père, sa réaction avait été de m’envoyer en pleine figure « Oh ben, il était temps ! ». Je m’étais contenté de souffler, incapable de lui répondre que pour faire des enfants il fallait coucher avec des garçons, et que ce n’était pas avec un cadenas entre les cuisses et un diable qui fait fuir tout les garçons devant moi que j’aurais pu faire des enfants plus tôt. De toutes les façons, il était trop pressé d’aller continuer sa partie de dominos avec ses petits enfants, alors en odeur de Sainteté, pour s’intéresser à mon enfant à venir….
Cette année, je ne l’ai pas appelé. Je n’en ai pas envie. Je n’ai rien à lui dire. Je n’ai jamais rien eu à lui dire. Par-dessus tout, je me moque totalement de savoir s’il va bien ou non. Je ne suis pas une bonne Chrétienne et ne le serait jamais. On ne force pas les sentiments. Je n’ai de souvenirs avec lui que d’humiliations, d’insultes, de coups, de privation, de frustration,…Il a mis de la distance entre ses enfants et lui. Nous n’avons jamais sauté sur ses genoux, jamais joué avec lui, jamais plaisanté, jamais fait de blagues, jamais rien partagé. Il était le Maître et nous ses servantes. Il ordonnait, nous obéissions. Interdiction de rire, de chanter, de parler fort, de bouger. Impossible aujourd’hui de mimer une relation que nous n’avons jamais eu. Il ne voulait pas que nous soyons proches, un Maître ne sympathise pas avec ses Sujets. Le message est passé. A 70 ans, il se retrouve seul chez lui.
Il y’a 5 jours, J’ai envoyé un mail groupé à mes sœurs pour leur annoncer le baptême de ma puce. Dans un dernier élan d’humanité, j’ai rajouté son adresse mail. Il n’a jamais répondu. Je l’imagine ronchon et ruminant, se posant en victime : le bon père s’étant sacrifié pour ses enfants ingrats qui l’abandonnent. Fier comme il est, il n’appellera jamais même en cas de malheur. Ce n’est pas à lui de la faire, ce serait se rabaisser.
Le téléphone ne sonnera pas.
Publié le 09/04/2008 à 12:00 par familysecret
Jusqu’à ce qu’elle éclate (voir le post « Nouvelle crise »), Jenny en bonne chrétienne m’expliquait régulièrement qu’elle arrivait à faire tabula rasa de notre passé. « Je me dis, ça s’est passé et puis voilà. Pour moi, ils ont fait leur devoir, je fais le mien ». Je n’ai jamais réussi à discuter avec Jenny. J’évite toute discussion avec elle car cela tourne inlassablement au conflit. Tout comme Le Père, Jenny veut toujours avoir le dernier mot et je ne supporte pas son ton de dictateur, héritage du Père. Je la laisse toujours s’écouter parler, affirmer ses vérités comme La Vérité Suprême. Je lui avais indiqué il y’a environ 3 ans, l’adresse de psychanalystes réputés qu’elle pouvait contacter et avec lesquels elle pourrait parler. « Je préfère parler avec des amis, ça me suffit ». Oui sauf qu’avec ses amis, elle ne parle jamais de sorcellerie, elle ne rentre jamais dans les détails de notre « dressage ». Non, en bonne fille de la Sainte-Famille, elle parle par allusion mais ne s’avisera jamais de dévoiler ce que nous avons réellement vécu. Elle est la seule qui continue à voir des « voyants ». En cela, elle reste la digne fille de la Sainte-Famille, la seule qui malheureusement transmettra cet héritage familial à ses descendants.
1978. Nous sommes en Martinique. Mes sœurs et moi sommes heureuses de découvrir et de jouer avec des cousins dont nous n’avions jamais entendu parler. Nous découvrons la beauté de l’île mais nous souffrons le martyre car le sadisme des Parents est à son comble. Coups, humiliations, injustice, tout est bon pour montrer qu’ils savent dresser leurs enfants et que malgré des années passées en France, eux, ils n’élèvent pas leurs enfants « comme les Blancs »
Une après-midi je joue sous la véranda avec Raphaëlle. J’entends la voix du Père chuchoter derrière moi en créole « Je t’aurai ». Je n’y prête pas attention, je continue mon jeu. Quelques secondes plus tard, je retrouve Raphaëlle sous la véranda. Elle est immobile et regarde Jenny qui éclate en sanglots.
- Qu’est ce qu’elle a ?
- C’est papa, il lui a donné une gifle et il l’a tapé
- Et ses lunettes ?
- Il lui a enlevé avant…
A ce moment là, Le Père passe devant nous comme un coq et va se vanter devant notre grand-mère : « Je l’ai reprise en mains, je lui ai demandé de sortir de la chambre, elle tape des pieds !»
Durant des années, je me suis demandée comment Jenny avait pu agir ainsi. J’essayais de l’imaginer tapant des pieds, je n’y arrivais pas. Impossible. Nous avons été dressées pour plier l’échine et subir en silence. Jenny tapant du pied ? Impossible.
2005. Jenny et moi parlons au téléphone. Comme toujours avec n’importe laquelle de mes sœurs, la conversation débouche sur notre passé. Je parle de pathologie, de déni, de distance et de protection. Jenny est dans le devoir Chrétien. « Ils ont fait leur devoir. Je fais le mien ». J’ai beau lui rétorquer qu’ils nous ont suffisamment reproché l’argent pour nous nourrir et nous loger, « Vous n’avez rien à vous dans cette maison, même les vêtements que vous portez ne sont pas à vous ». Rien à faire. « Tant pis, c‘était comme ça et puis voilà ». J’énumère les évènements que j’ai subi personnellement et tente de lui faire comprendre que ce que nous avons vécu n’est pas normal. Ce n’est pas de l’éducation, c’est du sadisme. Le nier, faire comme si cela n’avait pas existé est pire que tout, ce serait cautionner la pathologie parentale. Elle aussi revient sur ses traumatismes d’enfance et me parle de 1978 et de nos vacances en Martinique. J’ai enfin le fin mot de l’histoire.
Le Père aperçoit Jenny dans une des chambres. Mammy n’est pas loin. Pour lui montrer sa virilité, Le Père hurle après Jenny « Sors de là ». Elle s’exécute et quitte la chambre aussi vite qu’elle peut, ses chaussures neuves aux pieds résonnant sur le parquet.
« Il m’a dit « Assied toi là ! ». Quand je me suis assise, il m’a retiré mes lunettes, il m’a giflée et il m’a tapé. » Jenny essaie de contenir sa voix mais je devine les pleurs au fond de sa gorge. « Tout ça, parce que j’avais des chaussures qui faisaient du bruit ».
Jenny est peut-être une bonne Chrétienne ( ???). A 38 ans, elle n’a pas encore réussi à établir une relation stable avec un homme. Je sais qu’elle a très envie d’avoir un enfant, une fille surtout. Pourtant une « voyante » de la famille lui avait dit qu’elle rencontrerait quelqu’un. Elle l’attend toujours. Elle continue à voir des voyants, à passer les fêtes de fin d’année enfermée seule chez elle, à se sous-alimenter, à refuser qu’on la prenne en photos quelque soit l’occasion, à ne pas aimer la vie, à être fâchée avec Corinne depuis 10 ans, à être malheureuse.
5ème Commandement - Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l'Eternel, ton Dieu, te donne.
Publié le 11/11/2007 à 12:00 par familysecret
2ème cousinade pour ma puce. J’ai passé toute la soirée d’hier à cuisiner. J’ai décidé de faire un buffet car nous ne tiendrons pas tous à table. Corinne, son mari et ma nièce arrivent les premiers. Raphaëlle, son mari et ses deux filles les suivent de près. Les parents et Jenny ne sont pas invités. Trop de tensions et de rancune dans la famille, alors on se voit séparément. La journée se passe bien. Mes nièces sont contentes de voir ma puce. Cette dernière joue les timides et ne veut quitter mes bras que pour aller dans ceux de mon amoureux. Peu à peu ma chérie se décontracte et accepte les bisous et les cadeaux de ses cousines sans rechigner.
Mes sœurs, mes beaux-frères, mon amoureux et moi, nous savons tous que cela va arriver. Nous rions, buvons du vin, parlons de tout et de rien, échangeons des plaisanteries. Nous sommes tous fiers de nos filles et nous ne souhaitons qu’une chose, leur bonheur. Et bien sûr, cela arrive inévitablement. Comme toujours, nos souvenirs reviennent et nous nous mettons à parler.
Je raconte. J’ai 4 ans. Corinne est rentrée au CP et apprend à lire. Malheureusement, le déclic ne se fait pas tout de suite et comme des milliers d’enfants sur cette planète, l’apprentissage de la lecture se fait plus lentement pour elle que pour d’autres. Et ça pour Le Père, c’est inadmissible. Si Corinne a du mal à lire, c’est qu’elle le fait exprès, qu’elle est fainéante et qu’elle se fout de sa gueule. Mais cela ne va pas se passer comme ça. Du haut de mes 4 ans, moi qui ne sais pas lire, je regarde ma sœur trembler de peur à chaque fois que La Mère prend son livre de lecture et j’ai peur moi aussi. Je la vois hésiter sur les mots et j’entends La Mère qui n’a jamais été pédagogue lui répéter une suite de mots. Une image floue : La Mère fait lire Corinne dans la salle de séjour. Le Père arrive avec un bout de bois (ou autre chose ?) et menace Corinne. Je tremble de peur car je sais que moi aussi un jour, je devrai apprendre à lire. Un jour Le Père passe à l’acte. C’est avec un cintre qu’il tape sur Corinne. J’entends sa rage, j’entends les cris et les pleurs de Corinne. Je suis morte de peur. Lorsqu’il s’est soulagé, j’entends la voix forte du Père dire à Corinne qu’il va mettre de l’alcool à 90° sur ses blessures pour que cela la brûle. J’imagine ma grande sœur en flammes et j’éclate en sanglots en cachette. Je la vois un peu plus tard dans la chambre où elle a été consignée. Elle me montre sa cuisse écorchée et m’explique qu’il faut qu’elle sache lire sinon elle sera brûlée avec de l’alcool. J’arrive au bout de mon souvenir, les yeux mouillés de larmes et la gorge nouée. Je n’ai rien oublié de cette angoisse.
Un silence s’est fait autour de moi. Nos conjoints connaissent notre histoire familiale mais restent toujours ébranlés par nos souvenirs.
Raphaëlle raconte. Elle a 6 ans. Le Père lui explique quelque chose qu’elle ne comprend pas. La rage le prend et c’est sur le dos de sa fille de 6 ans qu’il s’acharne avec un cintre. Raphaëlle raconte cela comme elle raconterait une autre histoire. Aucune émotion ne transparaît chez elle. Elle me regarde tandis qu’elle parle. Je ne me souviens de rien. Je ne me souviens pas d’avoir assisté à cela. Je ne me souviens pas de l’avoir regardée et d’avoir tenter de lui souffler les bonnes réponses. Elle, elle se souvient du risque que j’ai pris pour elle. La voix calme et les yeux secs, elle n’a rien oublié de mes tentatives de réconfort tandis que les coups pleuvaient sur son dos.
Dans l’ensemble ce fut un bon dimanche. Du vin, du champagne, des gâteaux, le rire de nos enfants. Nous avons fait beaucoup de photos pour que nos filles aient de beaux souvenirs.