Conjurer le sort
Publié le 16/11/2007 à 12:00 par familysecret
« Le Seigneur est mon berger : je ne manquerai de rien.
Il me fait reposer dans de verts pâturages,
Il me dirige près des eaux paisibles.
Il restaure mon âme,
Il me conduit dans les entiers de la justice ,
A cause de son nom.
Passerais-je un ravin de ténèbres je ne crains aucun mal car tu es près de moi ;
Ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent… »
Je suis persuadée que la solution est là. Certains passages me touchent particulièrement. J’ai presque l’impression qu’ils ont été écrits pour moi. Ancien Testament, Nouveau Testament, je dévore la Bible comme une boulimique.
L’envie d’appeler Noëlle pour lui faire part de mes malheurs se fait de plus en plus pressante. J’en parle à Raphaëlle qui parait réticente mais ne veut pas me contredire. De toutes façons, ma décision est prise, j’appellerai Noëlle.
Notre Dame des Vertus. L’Eglise où j’ai été baptisée, où j’ai fait ma communion, où je ne voulais plus aller. Je m’y rends depuis quelques semaines. Peu à peu, je ne récite plus les psaumes et les prières apprises par cœur dans mon enfance. Je laisse parler mon cœur et je verse ma souffrance aux pieds du Christ et de sa Mère. Je leur raconte les agressions dont je suis la victime, mes nuits blanches, ce corps velu qui m’étreint avec une telle force que j’ai l’impression d’étouffer. Un jour que mon cœur est plein de colère et de ressentiment, je pousse la porte de l’Eglise. Je n’arrive pas à parler alors je sors ma Bible que j’ai toujours avec moi. Rien n’y fait, je n’arrive pas à me concentrer. La tristesse, le désespoir se mélangent à ma colère. Tout cela se retourne contre Dieu, le Christ, la Vierge et tous ses Saints. Je ferme ma Bible brusquement et me lève dans un mouvement de colère. Je quitte les lieux en me disant « De toutes façons, ça ne sert à rien tout cela. Je vais appeler Noëlle »
Le 14 août 1992, j’appelle Noëlle et lui propose un rendez-vous secret. A ma demande, nous nous rencontrons dans sa voiture. Je ne veux pas parler devant son ami. Je lui dis tout. Le cadenas, le Diable en moi, tout. Elle aussi a des choses à voir concernant son amant actuel et son ancien ami, père de sa fille. Elle part en vacances dans deux jours. Je pars rejoindre mes parents en Bretagne la semaine suivante. Rendez-vous est pris pour dans 15 jours.
Publié le 26/10/2007 à 12:00 par familysecret
22 ans. 23 ans. 24 ans. Les années passent et pour moi c’est l’enfer. Lorsque je ne rêve pas que je suis poursuivie par des skinheads, je rêve qu’une meute de chiens agressifs me poursuit. Je crie et me réveille en sursaut, heureuse de me retrouver dans mon lit. C’est sans arrêt les mêmes cauchemars depuis deux ans.
Mes blessures d’adolescente m’avaient rendue hâtée. Comment pouvais-je croire en Dieu alors que ma vie était à des années lumière de celle des filles de mon âge ? Après ma communion, je n’étais retournée à l’église que pour les mariages et les baptêmes autant dire presque pas.. Je choisis l’église la plus proche et à vrai dire la seule que je connaisse un peu. Notre Dame des Vertus est l’église où j’ai été baptisée et où j’ai fait ma communion. Cela fait longtemps que j’y pense mais tel l’enfant prodigue j’ai repousse à chaque fois le moment de franchir le seuil de l’église. Un jour, mue par une impulsion subite, je me jette à l’eau. Dès que je pousse la porte, tout me revient en mémoire. L’odeur des cierges, les statues, les vitraux, mais c’est surtout l’atmosphère. Indescriptible. Je ne trouve pas les mots. Je m’avance timide, presque honteuse. Je ne sais pas quoi dire, je ne sais plus comment on fait. Alors je récite les prières de mon enfance, « Notre Père qui êtes aux cieux… », « Je vous salue Marie pleine de Grâce, le Seigneur est avec vous… » Qu’est ce que je peux dire d’autres? Ah oui, j’ai apporté ma Bible. Je récite quelques psaumes et je m’en vais apaisée en me promettant de revenir.
La solution est là, je le sais.
Publié le 15/08/2007 à 12:00 par familysecret
« Jusques à quand, Eternel ! m’oublieras-tu sans cesse ?
Jusques à quand me cacheras-tu ta face ?
Jusques à quand aurais-je des soucis dans mon âme,
Et chaque jour du chagrin dans mon cœur ?
Jusques à quand mon ennemi s’élèvera t-il contre moi ?
Regarde, réponds-moi, Eternel, mon Dieu !
Eclaire mes yeux,
Afin que je ne m’endorme pas dans la mort,
Afin que mon ennemi ne dise pas : Je l’ai vaincu !
Et que mes adversaires ne soient pas dans l’allégresse, si je chancelle.
Mais moi, j’ai confiance en ta bonté,
Mon cœur est dans l’allégresse, à cause de ton salut ;
Je chanterai à l’Eternel car il m’a fait du bien. »
(Psaume 13)
Cela est venu tout à coup sans prévenir. Du fond de mon cœur. Je ne suis pas sûre que ce soit une voix. C’est plutôt une évidence. Le souvenir de quelque chose qui était en moi et que j’avais oublié. Oubli volontaire par trop de souffrance.
Baptisée alors que j’avais un mois. Quatre années de catéchisme avec une communion privée et une solennelle. Pas de confirmation malgré mon désir car les Parents estiment que c’est inutile. Très vite athée parce que chaque jour ma vie est un véritable enfer. Pourtant, je sais que la réponse se trouve là, dans la Bible. Je le sais et je ne me pose aucune question.
Tel l’enfant prodige, je reviens à Dieu. Je L’interpelle chaque soir par le biais de ce psaume et je suis décidé à Le persécuter jusqu’à ce qu’Il me sauve.
Il y’a quelques mois j’avais acheté cette Bible à l’initiative d’un prêtre guérisseur. C’est Le Père qui avait trouvé ce dernier. Cet homme que les Mystères avaient vu dans la bougie, j’ai obtenu ces coordonnées par le biais de La Mère. C’est un bel homme, peut-être même un peu trop. Grand, brun, les yeux bleu clair, belle silhouette athlétique, sa soutane paraît un peu incongrue sur lui. La salle d’attente est remplie d’Antillais qui attendent patiemment leur tour. Assise sur ma chaise, je discute avec une dame qui est persuadée de m’avoir déjà vue quelque part. Vient mon tour. Le bellâtre me reçoit dans son bureau. Rien à voir avec les séances de Tita. Ici tout est clair et propre. Il pose sa main sur ses yeux et se concentre. Sa voix est chaude et douce. « On ne vous voit pas telle que vous êtes. Vous avez des problèmes au niveau ovarien… » Il me décrit des choses que j’interprète en fonction de mon vécu. La consultation est beaucoup moins chère que celle de Tita. Je ressors avec une liste de produits à acheter. Je me rends dans la boutique appropriée qui appartient à mon joli prêtre si sexy. Elle est pleine d’Antillais. « Décidément il a bien compris le filon. » Je chasse ses mauvaises pensées de ma tête et me concentre sur ce que je dois faire. Rituels de prière, neuvaine à Saint Michel, encens spéciaux, pommade de St Georges, une pomme, du plomb à faire fondre dans une casserole,…J’ai encore en mémoire ma « liste de guérison ».
Ca ne marche pas. Je suis toujours une pestiférée. Les Hommes me fuient toujours autant. Je me fais toujours agresser dans la rue et chaque mois à l’arrivée de mes règles, j’ai peur des nuits blanches. Je dis adieu à mon prêtre au physique de James Bond.
Mais je continue mes prières. Je sais que la réponse est là. Dieu seul est capable de vaincre le Diable.
Publié le 12/08/2007 à 12:00 par familysecret
Ce n’est pas possible. Le problème vient de moi. Et si ce que je ressens certains soirs, cette présence qui me réveille, provenait de mon esprit ? Ces bras poilus qui m’enserrent sont peut-être le fruit de mon imagination ? Hallucinations auditives et tactiles ? Si tous les garçons fuient devant moi, c’est peut-être de ma faute ? Mon attitude ? Il est vrai que je n’ai jamais été très bavarde, je n’ai jamais été une pin-up, je ne suis pas quelqu’un de particulièrement intéressante. C’est à moi d’être un peu plus féminine. Oui mais j’ai fait beaucoup d’efforts pour m’arranger physiquement. Je lis beaucoup, maintenant ave « mon argent » je vais au cinéma, je voyage même. J’ai de quoi engager des conversations. Encore faut-il que quelqu’un ait envie de les partager avec moi. Personne ne veut. Je suis ou totalement inexistante ou un objet de haine…Pourquoi ? N’ai-je pas assez souffert ?
Je le choisis sur le minitel. Il a presque détaillé son CV: Psychanalyste, Docteur en psychopathologie Paris 7, Sexologue, Diplômé en psychologie criminelle,…La liste de ses diplômes me donnent le vertige et me rassurent. Ce sera lui. Je mets 15 jours avant de pouvoir me rendre dans son cabinet. Je me rends compte que j’aurai du téléphoner avant. Je bafouille, je n’ai rien préparé.
- Euh, je voudrai faire une psychanalyse…
-Vous avez été recommandée par qui ?
- Euh…
C’est la première fois que je me retrouve dans le 17ème arrondissement. C’est la première fois que je passe de ma cité HLM du 9-3 à un appartement luxueux d’un quartier cossu de Paris. Je suis impressionnée. Nous parlons quelques minutes devant son bureau puis il m’invite à m’allonger sur son divan. Les mots ne viennent pas. Je ne sais pas quoi dire. C’est le blanc total. Il me rassure, c’est normal. Je lui raconte alors que j’ai toujours été comme cela, même quand j’étais une petite fille. Je n’ai jamais su quoi dire aux gens. Les mots n’arrivent pas à passer le seuil de ma bouche, pire que cela ils n’arrivent pas à mon esprit. Je voudrai parler mais quoi dire ? J’en ai beaucoup souffert, j’en souffre encore. J’ai toujours eu très peu d’amis, d’abord parce qu’avec ma famille, cela était impossible. Ensuite, parce que je ne pouvais pas entrer en contact avec les autres puisque j’étais incapable de parler….
La séance se passe. Je ne suis ni contente ni mécontente. L’autre RDV est fixé pour la semaine prochaine. Les règles ont été fixées, la fréquence des séances, l’heure des RDV, le prix. Je suis OK. Je veux à tout prix me sortir de ce cauchemar.
Plusieurs mois ont déjà passé. Quand je lui parle pour la première fois de sorcellerie et de la Femme des Antilles, il éclate de rire. Vexée, je ne fais que lui répéter « C’est pas drôle, c’est pas drôle » Il me calme. A partir de ce jour, je ne lui parle que de sorcellerie, des mauvais sorts dont ma famille et moi sommes victimes. Il m’écoute poliment. J’ai même l’impression qu’il s’est documenté, « C’est vrai qu’on peut en mourir ? » Mon avenir me paraît noir.Je ne crois plus en rien, je n’ai plus aucun espoir. D’ailleurs je suis maudite depuis que je suis née. Je lui parle de mes parents, de leurs principes et méthodes de dressage, des cris d’hystérie de La Mère, des humiliations du Père. Je lui fais part de mon mal-être, de ma fatigue à vivre, de tout ce qui s’accumule sur moi. Il essaie de me remonter le moral comme il peut, comme d’autres le feraient. « Regardez, vous avez fait des études ». Je m’en moque. Je suis malheureuse. Je suis maudite. Il emploie des mots comme « névrose familiale », « masochisme ». Invariablement, il me pose la même question «Vous auriez aimé naître dans une autre famille ? », la réponse est toujours la même « Oui ».
Je continue à le voir mais il faut que je cherche autre chose. La machine est lancée, je veux vaincre le diable.
Publié le 01/08/2007 à 12:00 par familysecret
J’ai essayé. J’ai tenté de lutter avec les armes qui étaient en ma possession.
Je me souviens qu’adolescente, Corinne avait fait part à La Mère de son désir d’acheter de l’eau de rose pour parfumer son bain. La Mère l’avait arrêté net. « Tu sais, les femmes qui utilisent l’eau de rose, c’est pour faire venir les hommes et coucher avec eux… » Le désir d’adolescente de Corinne était partie comme il était venu. Je décide de me prendre en charge. Cela fait plus de six mois que je suis invisible pour les hommes et que je réveille l’agressivité des êtres humains qui comme moi peuplent cette planète. Je ne sais comment, j’arrive à me procurer de l’eau de rose avec laquelle je remplis la moitié de la baignoire. J’empeste l’eau de rose. Rien n’y fait.
1m76 semble être ma taille définitive. Je pèse 59kg 600 depuis ma terminale et je n’ai pas bougé d’un gramme. Silhouette mannequin diraient certains. Hélas, moi, je suis toujours aussi maigre. Maigre de chez maigre. Qu’à cela ne tienne. Je m’inscris à une petite salle de gym pour y faire de la musculation. Corinne qui est La sportive de la famille a tenu à venir avec moi pour mon plus grand plaisir. Je sais par avance qu’aucun des hommes qui s’admirent devant la glace ne prêteront attention à moi. L’avantage d’être possédée par un diable…Au moins, je ferai mes exercices discrètement dans mon coin pendant que le charme naturel de Corinne opère. Je travaille principalement mes cuisses et mes mollets. Bientôt mes deux grandes pattes maigres se musclent et j’obtiens de superbes jambes de gazelle. Pour la première fois depuis mon enfance, j’ose porter des jupes, des robes. Je les porte le plus court possible comme une provocation aux hommes qui m’ignorent, à mes parents, à Tita, au diable qui m’habite. Un jour, la seule fois, un homme au Forum des Halles me glissera dans l’oreille « Vous avez de jolies jambes ». Je garde cette phrase dans mon cœur comme une caresse sur mes blessures de femme, comme un bisou sur mon narcissisme meurtri, comme un espoir…La Mère use de tous les stratagèmes pour me faire abandonner mes tenues. Les sous-entendu concernant ma vulgarité, mes airs de putain ne m’atteignent pas. En désespoir de cause, elle se radoucit.
- On a dit qu’il faisait froid aujourd’hui
- Non, j’ai entendu la météo, il fera chaud aujourd’hui
- Ah, euh…C’est dans le Nord qu’il fera froid
- En quoi ça me concerne ? On n’habite pas dans le Nord
-
C’est la grande mode des Tops Models. Cindy, Claudia, Naomi, Elle, Karen, Carla, Helena, Christy, Estelle, Kate, Eva, Monica,…Je les connais toutes. Je lis tout sur elles. J’achète tous les magazines dont elles font la couverture. Ma préférée est Naomi Campbel. Avec elle, les métropolitains découvrent qu’on peut être belle et noire.
Sous mes jupes je porte des porte-jarretelles, des Dim Up, de la lingerie sexy. Je me rends un jour au magasin Printemps. Je prends rendez-vous avec une compatriote pour un « maquillage avec achat ». Mardi prochain à 11h00, elle va me maquiller, me montrer les produits qui me vont, m’apprendre à les appliquer. La condition est que j’achète les produits concernés. Ok. Je repars le cœur léger. La semaine prochaine, je saurai comment me faire belle. La semaine prochaine, je serai belle( ?) J’arrive 20 mn avant. Elle m’a oublié. D’accord c’est normal, elle voit plein de clients. Elle ne se souvient pas de notre rendez-vous que je l’ai pourtant vu noter sur son cahier la semaine dernière. Je lui rappelle ses mots. Je lui répète qu’il s’agit d’un « maquillage avec achat » comme pour la rassurer, comme pour lui faire comprendre que je suis venue pour dépenser de l’argent chez elle. « Allez voir dans l’autre magasin, parce qu’avec les clients on n’aura pas le temps de s’occuper de vous » Je tourne les talons non sans avoir lâché quelques grossièretés. Tout de même ce diable en moi m’emmerde ! Je ressors des
Galeries Lafayette maquillée et avec 750 F d’achat. J’ai tout pris sauf la lotion nettoyante. Désormais comme les autres filles, j’ai ma petite trousse de maquillage. Je sais à quoi sert un fond de teint pour peau noire, comment appliquer mon fard à paupières, quelle est la couleur du rouge qui va faire ressortir la pulpe de ma bouche, à quoi servent les pinceaux et autres houppettes. Je suis maquillée. Je ne me trouve pas belle car je ne m’aime pas mais je sais que mon visage n’est plus le même. Avant de partir je vais m’acheter un parfum, le seul que je connaisse « Channel n°5 ». Je rentre dans un autre monde, celui d’une femme qui se regarde dans la glace et qui essaie d’être moins laide. J’ai toujours le rêve de devenir belle un jour. J’ai changé physiquement. Je suis devenue féminine au grand désespoir de La Mère.
Elle n’a pourtant pas à s’inquiéter. Pour l’heure, le diable est le plus fort.