12 ans. 1m70-47 kg
13 ans. 1m72-54kg
14 ans. 1m73-54kg
L’horreur ! Je me regarde dans la glace et je suis épouvantée. Je suis la plus grande du collège. Un jour je surprends des filles plus âgées que moi en train de chuchoter en me regardant « Oh ouais, elle est grande ! ». Je suis un phénomène. En classe, je n’ai droit qu’à des mots d’amour : Grande perche, grande gigue, j’voudrais pas être maigre comme toi, « crépinette » en référence à mes cheveux crépus, t’es plate. Je ne suis pas le bouc émissaire, les élèves semblent m’apprécier davantage qu’en 6ème. Mais c’est plus fort qu’eux, ils ne peuvent pas s’empêcher de me rappeler que Dame nature ne m’a vraiment pas gâtée. Il faut dire qu’ils ont raison. Je ne suis pas seulement grande et maigre. J’ai des yeux globuleux qui me donnent l’air mauvais. En plus, je suis myope comme une taupe, mais alors myope de chez myope. Comme je ne porte mes lunettes qu’une fois en classe, je vis dans un brouillard perpétuel. Dès que j’ai passé la porte de la maison, hop, mes lunettes se retrouvent dans ma poche et je ne les remets qu’une fois la porte de la classe fermée. J’effectue le chemin du collège la tête baissée par peur de rencontrer quelqu’un. Le plus souvent, on m’appelle, et je ne lève la tête que lorsque la personne est suffisamment près de moi pour pouvoir la reconnaître. Là je fais mine, « Ah excuse moi, je ne t’ai même pas entendu, je pensais à autre chose ». La puberté m’a apporté une autre joie : j’ai de l’acné et l’acné sur une peau noire c’est meurtrier. L’acné ne se contente pas de fournir des tas de boutons et points noirs, elle laisse aussi des tâches sur le visage. Côté féminité, zéro. Pas de sein, pas de hanches, pas de fesses, aucune rondeur féminine, rien. Je ne me sens pas seulement laide, je me trouve répugnante. C’est bien simple, je suis le contraire d’une femme. Jamais aucun garçon ne voudra d’une merde comme moi. En plus, je porte un prénom ridicule pour une fille de mon âge : Pierrette ! Comment une mère a-t-elle pu appeler son enfant ainsi ! Pierrette ! Toutes mes soeurs ont un prénom normal. Moi je porte un prénom qui me va bien, celui d’une vieille fille. J’en veux à ma mère et je lui fais savoir.
12 ans :
Week-end en Angleterre organisé par le collège. Départ vendredi soir. RDV donné aux élèves devant le collège. Dès qu’il s’agit de l’école, il n’y a plus d’interdit, nous pouvons participer à tout avec les autres. Ma sœur Corinne et moi sommes toutes excitées de ce voyage, d’autant plus que tous les élèves ne partent pas. Nous, nous avons eu la permission. Notre premier voyage à l’étranger… Tous les élèves attendent devant la grille du lycée accompagnés de leurs parents, même ceux qui habitent juste en face. Nous habitons à 15 minutes et nos parents nous ont laissé partir seules, film du soir oblige. Ma meilleure amie, Caroline est là accompagnée de sa mère. Voyage en car. D’habitude, je ne suis pas malade mais cette fois je vomis. J’essuie mon pantalon mais il reste quelques marques. Week-end agréable. Corinne et moi sommes séparées car et hôtels différents, mais nous nous sommes fait des amies, des 5èmes pour moi, des 4èmes pour elle. Achat de souvenirs bon marché pour touristes. Trois jeunes garçons de 6ème, embêtent une jolie fille de leur âge, Emilie. Ils ont craqué pour elle et sont tout excités dès qu’ils l’aperçoivent. Je les comprends, car je la trouve moi aussi très belle. « Pourquoi tu veux pas sortir avec moi ? » demande celui qui a l’air d’être le chef de bande. « Parce que j’veux pas » Lors d’une visite, l’un deux la pousse alors que nous sommes en train de descendre du car. Elle retombe sur son siège en poussant un soupir d’exaspération. « Arrête de toucher à ma femme » dit le chef. Depuis 2 jours, je suis leur petit manège à la dérobée. Je voudrais être à la place d’Emilie. J’aimerais bien savoir ce que c’est que d’être belle. J’aimerais bien savoir ce que ça fait de rendre des garçons de son âge complètement fou. Plutôt que de les entendre se moquer de mes grandes pattes et de ma maigreur, j’aimerais bien qu’ils me poussent sur mon siège rien que pour attirer mon attention… Retour. A l’aller, Caroline et moi avions fait le voyage en parlant créole, chose interdite pour moi. Au retour nous sommes en groupe avec nos nouvelles amies. Caroline et moi sommes à genoux sur nos sièges en train de discuter avec les filles placées derrière nous. Tout à coup, je tourne la tête. Deux de nos nouvelles amies sont assises sur les places parallèles aux nôtres. J’entends l’une d’elles dire « Qu’est ce qu’elle est belle Caroline ! ». C’est vrai qu’elle est belle, alors pourquoi est-ce que ça me fait si mal de l’entendre ? Je me retourne brusquement, m’assoies sur mon siège et éclate en sanglots. Une grosse crise de pleurs comme je n’en ai pas eu depuis longtemps. Personne ne s’en aperçoit. Caroline est toujours agenouillée sur son siège et continue à papoter avec nos amies. Personne ne s’aperçoit de ma présence, comment pourrait-on remarquer mon absence ? Je pleure, je pleure, je n’en finis pas de pleurer. Cette simple phrase qui ne m’était pas adressée et qui en plus n’est que la vérité m’a fait horriblement mal. C’est qu’elle m’a renvoyée à mon image, à moi, à mon physique ingrat. Pendant 2 jours j’avais eu l’illusion d’être comme les autres. Je me rappelle soudainement que moi, je suis laide. J’ai des lunettes, je suis plus grande que toutes les autres filles y compris celles plus âgées, je ne suis pas maigre, je suis rachitique, squelettique. C’est aussi l’époque où mes premiers boutons d’acné commencent à poindre. Jamais personne ne dira cela de moi. « Qu’est ce qu’elle est belle Pierrette ! ». « Elle est belle Pierrette » sont des mots qui ne vont vraiment pas ensemble.
Je suis dans l’ascenseur avec deux garçons de ma classe. Je suis rentrée seule du collège mais je les ai retrouvés. L’un deux commence à se moquer de moi « Qu’est ce que t’es maigre ! ». Je ressens une immense douleur à la poitrine. Je la connais celle-là. Je bafouille quelques mots dérisoires pour me défendre. Il continue de plus belle. Son copain pris de pitié, lui répond « Laisse, là ». Par chance, j’habite au-dessus d’eux. Ils vont descendre avant moi. « Elle est maigre ! Un chien ça suffirait pas à la nourrir ». Les portes de l’ascenseur se referment. J’ai appris depuis mon enfance à tout garder à l’intérieur. Je rentre. Toujours les mêmes rituels. Bonjour maman. Lavage des mains. Je m’installe à mon bureau pour faire mes devoirs. Etc. Le soir une fois couchée, j’éclate en sanglots.
13 ans :
J'ai de plus en plus honte de mon corps. Celui des filles de ma classe s'est transformé, s'est féminisé. Moi je ne ressemble à rien. J'ai honte de mes vêtements démodés. Je rêve de m'habiller à la mode, de me faire belle. Dans ma famille c'est inimaginable. Inlassablement, ma mère me répète "Si tu vas te coucher avec un garçon, il va pas t'épouser", "Si tu vas te coucher avec un garçon ton papa verra ça". je comprends que cela signifie "N'essaie même pas d'avoir des rapports sexuels, à la minute même où ça se fera, les voyants le verront". A chaque fois que mon père revient de ses "visites" je me dis que je suis tranquille, aucun garçon ne s'est approché de moi. En même temps j'en souffre. Je me retire de plus en plus dans mes rêves. Je m'y enferme. Dans mes rêves, je deviens quelqu'un d'autre, tout l'inverse de ce que je suis. Dans mes rêves, je suis belle. Puisqu'il s'agit d'être l'inverse de ce que je suis, je suis la plus belle. Je m'habille à la mode, j'ai de super fringues. Je ne suis plus un bouc-émissaire je suis la coqueluche de ma classe et même du lycée. J'ai plein de copains et de copines...Grâce à "OK Magazine "qu'achète ma copine Caroline, je découvre ce que vivent les jeunes de mon âge. J'apprends qu'il est normal de tomber amoureuse et de sortir avec un garçon. Je lis les histoires que vivent les jeunes: problèmes de coeur, de sorties en boum, de copains et copines. Mon plus grand rêve alors est d'aller au cinéma. Je n'ai jamais mis les pieds dans une salle de cinéma. Comme je n'ai pas le droit de regarder la TV, il me reste les livres. A la bibliothèque, je me rue sur les beaux livres illustrés dédiés au 7ème Art et mes rêves deviennent omniprésents. Je découvre un autre monde où il n'est pas question de sorcellerie, de "mauvais sort". Comme je les envie ces jeunes...
Je suis la meilleure élève de la classe. J'excelle dans toutes les matières. Je revois encore Le Père sourire devant mes bulletins trimestriels. Pas un mot, pas un encouragement, juste un sourire que j'ai surpris en me retournant. Cela me fait plaisir, j'en suis même fière. Dans ma classe, j'ai l'impression d'être appréciée. Même si je ne les vois pas en dehors de l'école, les élèves aiment à rire avec moi. Pourtant...
C'est l'anniversaire d'une des filles de ma classe. Tout à fait par hasard, j'apprends qu'une boum est prévue le samedi. Je suis d'autant plus surprise que Caroline a été invitée depuis longtemps. Apparemment, le secret a été bien gardé. Tout le monde est invité sauf moi. Une classe de 30 élèves, 29 iront s'amuser et moi, qui par solidarité passent toutes les réponses lors des contrôles à qui me le demande, je ne suis même pas au courant. Sous le choc, j'essaie maladroitement de faire croire à Caroline que je ne souhaite pas y aller. "T'étais invitée?" "Ben ouais!". Malheureusement, je m'embrouille et caroline me fait comprendre qu'elle sait parfaitement que je ne suis pas conviée à cette boum. Cela n'a aucune importance, il y'a longtemps que je sais faire semblant. Il y'a longtemps que je sais garder la face et attendre d'être dans le noir de ma chambre pour pleurer. Pourtant, je devrais le savoir. Plusieurs fois, j'ai surpris des filles de ma classe en train de grimacer derrière moi ou en train de me singer. J'ai eu droit à des remarques du genre "Tu pourrais bouger au lieu de rester là comme un balai", "petite perche". Danielle la "loubarde" de la classe m'a volé un stylo et des devoirs de français que j'avais fait à l'avance. Sans aucune honte, elle a répondu à la prof avec les réponses que j'ai passé du temps à préparer. Le top des tops arrive un jour en interclasse. Cela commence par une blague d'une des filles "math et dessin, math et dessin, matez ces seins, matez ces seins" Elle me pointe du doigt en criant ces dernières paroles. Danielle assène le coup final elle crie devant toute la classe " t'en a pas, t'en a pas Pierrette, t'as rien". Je ne sais pas par quel miracle je suis encore vivante aujourd'hui, car à ce moment là, l'expression "mourir de honte" a pris tout son sens".
Pourquoi moi? Aujourd'hui, je ne peux pas regarder un adolescent sans imaginer de quoi il peut être capable. On dit que c'est l'âge où on veut refaire le monde, où on est habité par des idéaux. Sans doute. Mais c'est aussi l'âge où on rejette l'autre tout simplement parce qu'il ne porte pas des fringues à la mode, parce qu'il n'a pas un physique dans les normes, parce qu'il est un peu plus fragile, ...Le monde des adolescents n'est pas fait pour les faibles et les personnes sensibles. Mon Dieu, faîtes que ma puce soit préservée, que jamais elle ne vive ce que j'ai vécu. Amen.
Malgré les appréciations de mes profs qui me félicitent pour ma conduite et mes notes, malgré le sourire surpris sur le visage du Père, l'école ne me comble pas. Je m'y investis d'abord parce qu'avec Le Père que j'ai, je n'ai pas le choix. Je dois faire mes devoirs et ramener des bonnes notes. Ensuite, je n'ai pas d'autres occupations. Je n'ai pas le droit de sortir, pas le droit d'être amoureuse, pas le droit de regarder la TV, pas le droit de vivre. Pourtant, j'ai l'intuition que c'est l'école qui va me sauver. Pas seulement parce qu'elle va me sortir de mon milieu social mais surtout parce que grâce à elle, je vais pouvoir me libérer du pouvoir destructeur de ma famille. Je ne sais pas encore à l'époque que mes parents sont des malades mentaux, je crois juste qu'ils sont mauvais et que la normalité ce n'est pas eux.